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POLYEUCTE, ACTE IV, SCÈNE IV.
Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,
Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière ;S’il y daigne écouter un conjugal amour,
Sur votre aveuglement il répandra le jour.
Seigneur, de vos bontés il faut que je l’obtienne 1 ;Elle a trop de vertus pour n’être pas chrétienne 1 :Avec trop de mérite il vous plut la former,
Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer,Pour vivre des enfers esclave infortunée,
Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.
PAULINE.
Que dis-tu, malheureux ? qu’oses-tu souhaiter?
POLYEUCTE.
Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.
PAULINE.
Que plutôt...
POLYEUCTE.
C’est en vain qu’on se met en défense :Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense.Ce bienheureux moment n’est pas encor venu ;
Il viendra, mais le temps ne m’en est pas connu.
PAULINE.
Quittez cette chimère, et m’aimez.
POLYEUCTE.
Je vous aime,
Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus quePauline. [moi-même.
Au nom de cet amour, ne m’abandonnez pas.
POLYEUCTE.
Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas.
PAULINE.
C’est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?
POLYEUCTE.
C’est peu d’aller au ciel, je vous y veux conduire.
PAULINE.
Imaginations!
POLYEUCTE.
Célestes vérités !
PAULINE.
Étrange aveuglement !
POLYEUCTE.
Éternelles clartés !
PAULINE.
Tu préfères la mort à l’amour de Pauline !
POLYEUCTE.
Vous préférez le monde à la bonté divine
1 Je me souviens qu’autrefois l'acteur qui jouait Polyeucteavec des gants blancs et un grand chapeau, ôtait ses gants etson chapeau pour faire sa prière à Dieu. Je ne sais pas si ce ri-dicule subsiste encore. (V.)
2 Ce vers est admirable. On a beau dire qu'un mahométan endirait autant à Constantinople de sa femme, si elle était chré-tienne , Elle a trop de vertus pour n’être pas musulmane :c'est par cela même que cette idée est très-belle, parce qu’elleest dans la nature. C’est ce qu'Horace appelle bene morata fa-
bula. (V.)
PAULINE
Va, cruel, va mourir; tu ne m’aimas jamais'.
POLYEUCTE.
Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix.
PAULINE.
Oui, je t’y vais laisser ; ne t’en mets plus en peine ;Je vais...
SCÈNE IV. •
POLYEUCTE, PAULINE, SÉVÈRE, FABIAN;
GARDES.
PAULINE.
Mais quel dessein en ce lieu vous amène,Sévère? aurait-on cru qu’un cœur si généreuxPût venir jusqu’ici braver un malheureux?
POLYEUCTE.
Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite ;
 ma seule prière il rend cette visite.
Je vous ai fait, seigneur, une incivilité 2 ,
Que vous pardonnerez à ma captivité.
Possesseur d’un trésor dont je n’étais pas digne,Souffrez avant ma mort que je vous le résigne 3 ,
Et laisse la vertu la plus rare à nos yeuxQu’une femme jamais pût recevoir des cieuxAux mains du plus vaillant et du plushonnête hommeQu’ait adoré la terre et qu’ait vu naître Rome.
Vous êtes digne d’elle, elle est digne de vous ;
Ne la refusez pas de la main d’un époux :
S’il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre.
Qu’un feu jadis si beau n’en devienne pas moindre ;
1 Pauline doit-elle tant insister sur l’amour qu’elle exige d’unmari pour lequel elle n’a point d’amour? Peut-être ce dépit nesied qu’à une amante qu’on dédaigne, et non à une épouse dontle mari va être exécuté. Tout sentimeiit qui n’est pas à sa placesèche les larmes qu’une situation attendrissante faisait couler.Il ne s’agit pas ici que Pauline soit aimée, il s’agit qu’on netranche pas la tête à son mari. Cependant, comme les femmesveulent toujours être aimées, ce vers est dans la nature et ildoit plaire. (V.) — Quoi! Voltaire suppose encore que Paulinen’aime pas son mari ! D’après cette étrange supposition, rien nedoit plus étonner dans ses remarques. (P.)
2 Rendre visite et incivilité ne doivent jamais être employésdans la tragédie. (V.)
3 Cette étrange idée de prier Sévère de venir pour lui cédersa femme ne serait pas tolérable en toute autre occasion ; on nepeut l’approuver que dans un chrétien qui n’aime que le mar-tyre. Cette cession, d’ailleurs lâche et ridicule, peut devenirhéroïque par le motif. Le philosophe même peut être touché ;car le philosophe sait que chacun doit parler suivant son carac-tère. Cependant on peut dire que cette cession n’a rien d’atten-drissant , parce qu’elle n’a rien de nécessaire ; que c’est unechose que Polyeucte peut également faire ou ne faire pas, quin’est point fondée dans l’intrigue de la pièce, un hors-d’œuvrequi ne va point au cœur. Il semble qu’il cède sa femme pouravoir le plaisir de la céder. Mais cela produit de très-grandesbeautés dans la scène suivante. (V.)