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Tome premier.
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POLYEUCTE, ACTE IV, SCENE VI.

Rendez-lui votre cœur, et recevez sa foi :

Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi ;C’est le bien qu’à tous deux Polyeucte désire.

Qu’on me mène à la mort, je n’ai plus rien à dire.Allons, gardes, c’est fait.

SCÈNE Y.

SÉVÈRE, PAULINE, FARIAN.

SÉVÈRE.

Dans mon étonnement,

Je suis confus pour lui de son aveuglement 1 ;

Sa résolution a si peu de pareilles,

Qu’à peine je me fie encore à mes oreilles.

Un cœur qui vous chérit ( mais quel cœur assez bas 2Aurait pu vous connaître, et ne vous chérir pas ? ),Un homme aimé de vous, sitôt qu’il vous possède,Sans regret il vous quitte : il fait plus, il vous cède ;Et comme si vos feux étaient un don fatal,

Il en fait un présent lui-même à son rival 3 4 !

Certes, ou les chrétiens ont d’étranges manies,

Ou leurs félicités doivent être infinies,

Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeterCe que de tout l’empire il faudrait acheter.

Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices,Eussent de votre hymen honoré mes services,

Je n’aurais adoré que l’éclat de vos yeux,

J’en aurais fait mes rois, j’en aurais fait mes dieux ;On m’aurait mis en poudre, on m’aurait mis en cen-Avantque... [dre*,

PAULINE.

Erisons là ; je crains de trop entendre,Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux 5 ,

Ne pousse quelque suite indigne de tous deux.

1 Celte résignation de Polyeucte fait naître une des plus bellesscènes qui soient au théâtre : c’est là surtout ce qui soutientcette tragédie. Remarquez que si l’acte finissait par la proposi-tion étrange de Polyeucte de laisser sa femme à son rival partestament, rien ne serait plus ridicule et plus froid ; mais legrand art de relever cette espèce de bassesse par la scène entreSévère et Pauline est d’un génie plein de ressources. (V.)

2 Assez bas n’est pas le mot propre. Assez ne se rapporte àrien. (V.) — Assez se rapporte à bas, comme dans ces vers deZaïre :

Qui peut avoir un cœur assez lâche, assez bas,

Pour feindre tant d’amour et ne le seutir pas? ( P. )

3 C’est dommage qu’are présent de vos feux gâte un peu cesvers excellents. (V.)

4 En poudre, en cendre; c’est une petite négligence quin’affaiblit point les sublimes et pathétiques beautés de cettescène. (V )

5 Une chaleur qui sent de premiers feux et qui pousse unesuite; cela est mal écrit, d’accord ; mais le sentiment l’emporteici sur les termes, et le reste est d'une beauté dont il n’y eut ja-mais d’exemple. Les Grecs étaient des déclamateurs froids encomparaison de cet endroit de Corneille. ( V.)

Sévère, connaissez Pauline tout entière.

Mon Polyeucte touche à son heure dernière ;

Pour achever de vivre il n’a plus qu’un moment;

Vous en êtes la cause encor qu’innocemment.

Je ne sais si votre âme, à vos désirs ouverte,

Aurait osé former quelque espoir sur sa perte ;

Mais sachez qu’il n’est point de si cruels trépasOù d’un front assuré je ne porte mes pas,

Qu’il n’est point aux enfers d’horreurs que je n’endure,Plutôt que de souiller une gloire si pure,

Que d’épouser un homme, après son triste sort,

Qui de quelque façon soit cause de sa mort 1 :

Et si vous me croyiez d’une âme si peu saine 2 ,L’amour que j’eus pour vous tournerait touten haine.Vous êtes généreux; soyez-le jusqu’au bout.

Mon père est en état de vous accorder tout,

Il vous craint ; et j’avance encor cette parole,

Que s’il perd mon époux, c’est à vous qu’il l’immole.Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui ;Faites-vous un effort pour lui servir d’appui.

Je sais que c’est beaucoup que ce que je demande ;Mais plus l’effort est grand, plus la gloire en est grande.Conserver un rival dont vous êtes jaloux,

C’est un trait de vertu qui n’appartient qu’à vous ;

Et si ce n’est assez de votre renommée,

C’est beaucoup qu’une femme autrefois tant aimée,Et dont l’amour peut-être encor vous peut toucher,Doive à votre grand cœur ce qu’elle a de plus cher :Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.

Adieu. Résolvez seul ce que vous voulez faire ;

Si vous n’êtes pas tel que je l’ose espérer,

Pour vous priser encor je le veux ignorer 3 .

SCÈNE VE

SÉVÈRE, FABIAN.

SÉVÈRE.

Qu’est-ce ci, Fabian? quel nouveau coup de foudreTombe sur mon bonheur, et le réduit en poudre^ !Plus je l’estime près, plus il est éloigné;

Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné ;

1 Par la construction, c’est le triste sort de cet hommequ’elle épouserait en secondes noces; et par le sens, c’est letriste sort de Polyeucte dont il s’agit. (V.)

2 Si peu saine n’est pas le mot propre : il s’en faut beaucoup.(V.)

3 II n’est point du tout naturel que Pauline sorte sans rece-voir une réponse qu’elle attend avec tant d’empressement. Maisle dernier vers est si beau, et en même temps si adroit, qu’ilfait tout pardonner. (V.)

4 Si on ôtait ce qu’est-ce ci, et ce coup de foudre qui réduitun espoir en poudre, et les deux vers faibles qui suivent, etsi on commençait la scène par ces mots : Quoi ! toujours la for-tune, etc. elle en serait plus vive. (V.)