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POLYEUGTE, ACTE Y, SCÈNE I.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
FÉLIX, ALBIN, CLÉON.
FÉLIX.
Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère 1 ?
As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misère 2 ?
ALBIN.
Je n’ai vu rien en lui qu’un rival généreux,
Et ne vois rien en vous qu’un père rigoureux.
FÉLIX.
Que tu discernes mal le cœur d’avec la mine 3 !
Bans l’âme il hait Félix et dédaigne Pauline !
Et, s’il l’aima jadis, il estime aujourd’huiLes restes d’un rival trop indignes de lui 4.
Il parle en sa faveur, il me prie, il menace,
Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce;Tranchant du généreux, il croit m’épouvanter :L’artifice est trop lourd pour ne pas l’éventer.
Je sais des gens de cour quelle est la politique,
J’en connais mieux que lui la plus fine pratique 5 .C’est en vain qu’il tempête 6 et feint d’être en fureur :
1 Je ne doute pas que Corneille n’ait voulu faire contraster labassesse de Félix avec la grandeur de Sévère. Les oppositionssont belles en peinture, en poésie, en éloquence. Homère a sonThersite ; l’Arioste ason Brunei : il n’en est pas ainsi au théâtre ;les caractères lâches n’y sont presque jamais tolérés : on neveut pas voir ce qu’on méprise. Non-seulement Félix est mépri-sable , mais H se trompe toujours dans ses raisonnements*. IIprétend que Sévère méprise dans Pauline les restes de Po-lyeucte. Cependant Sévère aime passionnément ces restes. 11 abeau dire que Sévère tempête, qu’il tranche du généreux, etqu’au fond c’est un fourbe ; il devrait bien voirque Sévère n’apas besoin de l’être. En général, tout ce qui n’est que politiqueest froid au théâtre; et la politique de Félix est aussi faussequelâche. S’il croit que Sévère se soucie peu de Pauline, il ne doitpas croire qu’il veuille se venger. Pourquoi ne pas donner àFélix un grand zèle pour sa religion? Cela ferait un bien meil-leur contraste avec le zèle de Polyeucte pour la sienne. ( Y.) —Voltaire nous parait se tromper ; ce contraste ne produirait en-tre le gendre et le beau-père qu’une scène de controverse dé-placée dans une tragédie. (P.)
7 Le mot de misère , qu’on emploie souvent en vers pourmalheur, peut n’ètre pas convenable ici, parce qu’il peut êtreentendu de la misère, c’est-à-dire de la bassesse des sentiments.(V.)
3 Ce vers est trop du ton de la comédie. ( V. )
4 Les restes d'un rival, expression toujours déshonnête, etdu discours familier. ( Y. )
5 Tranchant du généreux... l'artifice est trop lourd... laplus fine pratique ; tout cela est bourgeois et comique. (V.)
6 Ce mot n’est que burlesque. (V.)
* C’est précisément ce qui décide le pinceau du maître dans le ca-ractère de Félix. On aime à voir sa politique basse et artificieusetoujours trompée : c’est un liommc vicieux puni, comme le disait Ré-gnier, par son propre vice. ( P.)
Je vois ce qu’il prétend auprès de l’empereur.
De ce qu’il me demandé il m’y ferait un crime ;Épargnant son rival, je serais sa victime;
Et s’il avait affaire à quelque maladroit,
Le piège est bien tendu, sans doute il le perdroi t 1 :Mais un vieux courtisan est un peu moins crédude ;
Il voit quand on le joue, et quand on dissimuleEt moi j’en ai tant vu de toutes les façons,
Qu’à lui-même au besoin j’en ferais des leçons.
ALBIN.
Dieux! que vous vous gênez par cette défiance !
FÉLIX.
Pour subsister en cour c’est la haute science 2 .
Quand une fois un homme a droit de nous haïr*Nous devons présumer qu’il cherche à nous tralhir;Toute son amitié nous doit être suspecte.
Si Polyeucte enfin n’abandonne sa secte,
Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit,
Je suivrai hautement l’ordre qui m’est prescrit.
ALBIN.
Grâce, grâce, seigneur! que Pauline l’obtienne !
FÉLIX.
Celle de l’empereur ne suivrait pas la mienne 3 ;
Et, loin de le tirer de ce pas dangereux,
Ma bonté ne ferait que nous perdre tous deux.
ALBIN.
Mais Sévère promet...
FÉLIX.
Albin , je m’en défie,
Et connais mieux que lui la haine de Décie,
En faveur des chrétiens s’il choquait son courroux,Lui-même assurément se perdrait avec nous.
Je veux tenter pourtant encore une autre voie.Amenez Polyeucte ; et si je le renvoie,
S’il demeure insensible à ce dernier effort,
Au sortir de ce lieu qu’on lui donne la mort.
ALBIN.
Votre ordre est rigoureux.
FÉLIX.
Il faut que je le suive,
Si je veux empêcher qu’un désordre n’arrive.
1 Toute celte tirade ; et ces expressions bourgeoises, j’en aitant vu de toutes les façons, et j'en ferais des leçons au be-soin, et s'il avait affaire à un maladroit, sont absolumentmauvaises. Il faut savoir avouer les fautes, comme admirer lesbeautés. (V.)
2 Pour subsister en cour est une expression bourgeoise. Lahaute science pour subsister en cour n’est pas de faire coupel-le cou à son gendre avant de demander l’ordre de l’empereur ;il faut des raisons plus fortes. Le zèle de la religion suffisait,et pouvait fournirdes choses sublimes. (V.)
3 Qui lui a dit que la grâce de l’empereur ne suivrait pas lasienne? au contraire, il doit présumer que l’empereur trouverafort bon qu’il n’ait pas fait couper le cou à son gendre, et qu’ilattende des ordres positifs. (V.)