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POLYEUCTE, ACTE V, SCÈiNE II.
Je vois le peuple ému pour prendre son parti 1 ;
Et toi-même tantôt tu m’en as averti :
Dans ce zèle pour lui qu’il fait déjà paraître,
Je ne sais si longtemps j’en pourrais être maître ;Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir,
J’en verrais des effets que je ne veux pas voir ;
Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance,
M’irait calomnier de quelque intelligence 2 .
Il faut rompre ce coup, qui me serait fatal.
ALBIN.
Que tant de prévoyance est un étrange mal !
Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l’ombrage :Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage;Que c’est mal le guérir que le désespérer.
FÉLIX.
En vain après sa mort il voudra murmurer;
Et s’il ose venir à quelque violence,
C’est à faire à céder deux jours à l’insolence :
J’aurai fait mon devoir, quoi qu’il puisse arriver.Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver.
Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte.
SCÈNE II.
FÉLIX , POLYEUCTE, ALBIN.
FÉLIX.
As-tu donc pour la vie une haine si forte,
Malheureux Polyeucte? et la loi des chrétiensT'ordonne-t-elle ainsi d’abandonner les tiens?
POLYEUCTE.
Je ne hais point la vie, et j’en aime l’usage,
Mais sans attachement qui sente l’esclavage 3 4 ,Toujours prêt à la rendre au Dieu dont je la tiens;
La raison me l’ordonne, et la loi des chrétiens ;
Et je vous montre à tous par là comme il faut vivre,Si vous avez le cœur assez bon pour me suivre.
FÉLIX.
Te suivre dans l’abîme où tu te veux jeter?
POLYEUCTE.
Mais plutôt dans la gloire où je m’en vais monter 4.
1 Cette raison ne paraît guère meilleure que les autres. Il estdifficile, comme on l’a déjà remarqué, que le peuple, qui a eutant d’horreur pour le fanatisme punissable de Polyeucte, serévolte sur-le-champ en sa faveur. Ce qu’il y a de triste, c’estque les défauts du rôle de Félix ne sont rachetés par aucunebeauté; il parle presque toujours aussi bassement qu’il pense.On ne dit point ému pour; cela n’est pas français. (V.)
2 Calomnier de n’est pas français. (V.)
3 L’esclavage n’est pas le mot propre, parce qu’on n’est pasesclave de la vie. (V.)
4 Ce vers fait un mauvais effet, parce qu’il affaiblit le beauvers de la scène suivante, Où le conduisez-vous? —A la.mort. — A la gloire . Voyez comme ces mots où je m'en vaismonter gâtent, énervent ce sentiment, comme ce qui est su-perflu est toujours mauvais. (V.)
CORNEILLE. — TOME I.
FELIX.
Doiîne-moi pour le moins le temps de la connaître ;Pour me faire chrétien, sers-moi de guide à l’être ;Et ne dédaigne pas de m’instruire en ta foi,
Ou toi-même à ton Dieu tu répondras de moi.POLYEUCTE.
N’en riez point, Félix, il sera votre juge;
Vous ne trouverez point devant lui de refuge ;
Les rois et les bergers y sont d’un même rang :
De tous les siens sur vous il vengera le sang.
FÉLIX.
Je n’en répandrai plus, et, quoi qu’il en arrive,
Dans la foi des chrétiens je souffrirai qu’on vive;J’en serai protecteur.
POLYEUCTE.
Non, non, persécutez,
Et soyez 1’instriiment de nos félicités :
Celle d’un vrai chrétien n’est que dans les souffrances ;I_.es plus cruels tourments lui sont des récompenses.Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions,
Pour comble donne encor les persécutions :
Mais ces secrets pour vous sont fâcheux à compren-Ce n’est qu’à ses élus que Dieu les fait entendre, [dre 1 ;
FÉLIX.
Je te parle sans fard, et veux être chrétien.
POLYEUCTE.
Qui peut donc retarder l’effet d’un si grand bien?
FÉLIX.
La présence importune....
POLYEUCTE.
Et de qui ? de Sévère ?
FÉLIX.
Pour lui seul contre toi j’ai feint tant de colère 2 :
' Cemol./HcAeutfn’estpasIe mot propre, c’est difficile. (V.)2 Cetarlilice est de mauvaise grâce, comme le dit très-bienPolyeucte. Rotrou, dans son Saint Gênât, fait parler ainsiMarcel, qui veut persuader à Genêt de ne pas renoncer à la re-ligion de ses pères :
O ridicule erreur de vanter la puissance
D'un Dieu qui donne aux siens la mort pour récompense.
D’un imposteur, d’un fourbe, et d'un crucifié!
Qui l’a mis dans le ciel? qui l’a déifié?
Un ramas d’ignorants et d’hommes inutiles,
De malheureux , la lie et l’opprobre des villes,
De femmes et d’enfants, dont la crédulitéS’est forgée à plaisir une divinité;
De gens qui, dépourvus des biens de la fortuite,
Trouvant dans leur malheur la lumière importune,
Sous le nom de chrétiens s’exposent au trépas,
Et méprisent des biens qu’ils ne possèdent pas.
On ne lit aucune difficulté de réciter ces vers convenables àun païen. Ces raisons sont aisément réfutées par Genêt :
Si mépriser vos dieux c’est leur être rebelle,
Croyez qu’avec raison je leur suis infidèle....
Vous verrez si ces dieux de métal et de pierre
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