POLYEUCTE, ACTE V, SCENE lit.
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Dissimule un moment jusques à son départ.
POLYEUCTE.
Félix, c’est donc ainsi que vous parlez sans fard ?Portez à vos païens, portez à vos idoles,
Le sucre empoisonné que sèment vos parolesUn chrétien ne craint rien, ne dissimule rien ;
Aux yeux de tout le monde il est toujours chrétien.
FÉLIX.
Ce zèle de ta foi ne sert qu’à te séduire,
Si tu cours à la mort plutôt que de m’instruire.
POLYEUCTE.
Je vous en parlerais ici hors de saison;
Elle est un don du ciel, et non de la raison ;
Et c’est là que bientôt, voyant Dieu face à face,
Plus aisément pour vous j’obtiendrai cette grâce.
FÉLIX.
Ta perte cependant me va désespérer.
POLYEUCTE.
Vous avez en vos mains de quoi la réparer ;
En vous ôtant un gendre, on vous en donne un autreDont la condition répond mieux à la vôtre 2 ;
Ma perte n’est pour vous qu’un change avantageux.
FÉLIX.
Cesse de me tenir ce discours outrageux 3 .
Je t’ai considéré plus que tu ne mérites ;
Mais, malgré ma bonté, qui croît plus tu l’irrites,Cette insolence enfin te rendrait odieux,
Et je me vengerais aussi bien que nos dieux.
POLYEUCTE.
Quoi ! vous changez bientôt d’humeur et de langage!Le zèle de vos dieux rentre en votre courage !
Celui d’être chrétien s’échappe! et par hasardJe vous viens d’obliger à me parler sans fard !
FÉLIX.
Va, ne présume pas que, quoi que je tejure,
De tes nouveaux docteurs je suive l’imposture.
Je flattais ta manie, afin de t’arracherDu honteux précipice où tu vas trébucher ;
Je voulais gagner temps pour ménager ta vieAprès l’éloignement d’un flatteur de Décie 4 :
Seront puissants au ciel comme on les croit en terre.
Alors les sectateurs de ce crucifié
Vous diront si sans cause ils l’ont déifié, etc.
Une telle scène entre Polyeucte et Félix, écrite avec force,aurait certainement fait un très-grand effet (Y.) — Avec quelplaisir Voltaire cite ces vers, et plus malignement encore laréponse de Genêt, qui les fortiüe par sa faiblesse! (P.)
1 Ce mot de sucre n’est admis que dans le discours très-fami-lier. (V.)
2 La condition est du style de la comédie. (V.)
3 Outrageux n’est pas un mot usité ; mais plusieurs auteurss’en sont heureusement servis. Nous ne sommes pas assez ri-ches pour devoir nous priver de ce que nous avons. (V.)
4 Gagner temps , style de comédie. Flatteur de Décie; cen’est pas ainsi qu’il doit caractériser Sévère. (V.)
Mais j’ai trop fait d’injure à nos dieux tout-puissante ;Choisis de leur donner ton sang, ou de l’encens.
POLYEUCTE.
Mon choix n’est point douteux. Mais j’aperçois Pau-Ociel! [line:
SCÈNE III.
FÉLIX, POLYEUCTE, PAULINE, ALBIN.
PAULINE.
Qui de vous deux aujourd’hui m’assassine?Sont-ce tous deux ensemble ou chacun à son tour ?Ne pourrai-je fléchir la nature ou l’amour?
Et n’obtiendrai-je rien d’un époux ni d’un père ?
FÉLIX.
Parlez à votre époux.
POLYEUCTE.
Vivez avec Sévère '.
PAULINE.
Tigre, assassine-moi du moins sans m’outrager.
POLYEUCTE.
Mon amour, par pitié, cherche à vous soulager ;
Ii voit quelle douleur dans l’âme vous possède,
Et sait qu’un autre amour en est le seul remède 2 .Puisqu’un si grand mérite a pu vous enflammer 3 ,
Sa présence toujours a droit de vous charmer :
Vous l’aimiez, il vous aime, et sa gloire augmentée....
PAULINE.
Que t’ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée,
Et pour me reprocher au mépris de ma foi,
Un amour si puissant que j’ai vaincu pour toi 4?Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire,Quels efforts à moi-même il a fallu me faire 5 ;
Quels combats j’ai donnés pour te donner un cœur 6Si justement acquis à son premier vainqueur;
Et si l’ingratitude en ton cœur ne domine,
Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline :Apprends d’elle a forcer ton propre sentiment 7 ;Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement ;
1 On est un peu révolté que Polyeucte ne parle à sa femmeque de l’amour qu’elle a pour Sévère. Cette répétition peut dé-plaire. Le christianisme n’ordonne point qu’on cède sa femme;mais ici Polyeucte semble lui reprocher qu’elle er. aime un au-tre. (V.)
2 Ces maximes d’amour sont ici un peu révoltantes. Il n’estpas convenable que Polyeucte l'encourage à aimer un autreamant, et ce n’est pas à un homme uniquement occupé du bon-heur du martyre à dire qu’il n’y a qu’un autre amour qui puisserémédier à l’amour. Un martyr enthousiaste doit-il débiter cesfades maximes de comédie? (V.)
3 f in si grand mérite, style de comédie. (Y.)
4 Elle l’a déjà dit bien souvent. (V.)
5 On dit bien se faire des efforts, mais non pas faire des ef-forts à soi ; il faut sur soi. ( V.)
6 Donnés pour te donner, répétition vicieuse. (V.)
7 Le mot propre est dompter. (V.)