POMPEE,
TRAGÉDIE. — 1641.
XMKD
A MONSEIGNEUR
l’éminentissime
CARDINAL MAZARIN-
Monseigneur ,
Je présente le grand Pompée à votre Eminence, c’est-à-dire le plus grand personnage de l’ancienne Rome auplus illustre de la nouvelle; je mets sous la protection dupremier ministre de notre jeune roi un héros qui, dans sabonne fortune, fut le protecteur de beaucoup de rois, etqui, dans sa mauvaise, eut encore des rois pour ses mi-nistres. Il espère de la générosité de V. E. qu’elle ne dé-daignera pas de lui conserver cette seconde vie que j’aitâché de lui redonner, et que, lui rendant cette justicequ’elle fait rendre par tout le royaume, elle le vengerapleinement de la mauvaise politique de la cour d’Égypte. IIl’espère, et avec raison, puisque dans le peu de séjourqu’il a fait en France, il a déjà su de la voix publique queles maximes dont vous vous servez pour la conduite de cetÉtat, ne sont point fondées sur d’autres principes que ceuxde la vertu. II a su d’elle les obligations que vous a la Francede l’avoir choisie pour votre seconde mère, qui vous estd’autant plus redevable, que les grands services que vouslui rendez sont de purs etfets de votre inclination et devotre zèle, .et non pas des devoirs de votre naissance. Il asu d’elle que Rome s’est acquittée envers notre jeune mo-narque de ce qu’elle devait à ses prédécesseurs, par le pré-sent qu’elle lui a fait de votre personne. Il a su d’elle enlinque la solidité de votre prudence et la netteté de vos lu-mières enfantent des conseils si avantageux pour le gou-vernement, qu’il semble que ce soit vous à qui, par un es-prit de prophétie, notre Virgile ait adressé ce vers il y aplus de seize siècles :
Tu regere imperio populos , Romane , memento.
Voilà, Monseigneur, ce que ce grand homme a apprisen apprenant à parler français :
Pauca, sed apleno venientia pectore veri.
Et comme la gloire de V. É. est assurée sur la fidélité de
' Dans la première édition, cette tragédie avait pour titre: LaMort de Pomjtée ; et c’est ainsi qu’aujourd’hui encore on la dé-signe ordinairement.
cette voix publique, je n’y mêlerai point la faiblesse de mespensées, ni la rudesse de mes expressions, qui pourraientdiminuer quelque chose de son éclat; et je n’ajouterai rienaux célèbres témoignages qu’elle vous rend, qu’une pro-fonde vénération pour les hautes qualités qui vous les ontacquis, avec une piotestation très-sincère et très-inviolabled’être toute ma vie,
Monseigneur ,
DE VOTRE ÉMINENCE,
Re très-humble, très-obéissant,et très-fidèle serviteur,
CORNEILLE.
AU LECTEUR.
Si je voulais faire ici ce que j’ai fait en mes deux derniersouvrages, et te donner le texte ou l’abrégé des auteursdont cette histoire est tirée, afin que tu pusses remarqueren quoi je m’en serais écarté pour l’accommoder au théâ-tre, je ferais un avant-propos dix fois plus long que monpoème, et j’aurais à rapporter des livres entiers de presquetous ceux qui ont écrit l’histoire romaine. Je me contente-rai de t’avertir que celui dont je me suis le plus servi a étéle poète Lucain, dont la lecture m’a rendu si amoureuxde la force de ses pensées et de la majesté de son raisonne-ment, qu’afin d’en enrichir notre langue, j’ai fait cet ef-fort pour réduire en poème dramatique ce qu’il a traité enépique. Tu trouveras ici cent ou deux cents vers traduitsou imités de lui L J’ai tâché de suivre ce grand hommedans le reste, et de prendre son caractère quand sonexemple m’a manqué : si je suis demeuré bien loin der-rière, tu en jugeras. Cependant j’ai cru ne te déplaire pasde te donner ici trois passages qui ne viennent pas mal àmon sujet. Le premier est un épitaphe 2 de Pompée, pro-noncé par Caton dans Lucain. Les deux autres sont deuxpeintures de Pompée et de César, tirées de Velleius Pater-culus. Je les laisse en latin, de peur que ma traductionn’ôte trop de leur grâce et de leur force. Les dames se lesferont expliquer.
1 C'est le huitième livre de Lucain qui a fourni à Corneille lesujet de Pompée. Le succès de cette tragédie détermina Bré-beuf à traduire la Pharsale.
2 Épitaphe était alors du genre masculin.