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Tome premier.
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POMPEE, ACTE I, SCÈNE III.

CLÉOPÂTRE.

Il peut faire naufrage, et même dans le port!

Quoi ! vous auriez osé lui préparer la mort!

PTOLOMÉE.

J’ai fait ce que les dieux m’ont inspiré de faire,

Et que pour mon État j’ai jugé nécessaire.

CLÉOPÂTRE.

Je ne le vois que trop, Photin et ses pareilsVous ont empoisonné de leurs lâches conseils :

Ces âmes que le ciel ne forma que de boue...

PHOTIN.

Ce sont de nos conseils, oui, madame, et j’avoue...

CLÉOPÂTRE.

Photin, je parle au roi ; vous répondrez pour tousQuand je m’abaisserai jusqu’à parler à vous.ptolomée , à Photin.

Il faut un peu souffrir de cette humeur hautaine.

Je sais votre innocence, et je connais sa haine ;Après tout, c’est ma sœur, oyez sans repartir '.

CLÉOPÂTRE.

Ah ! s’il est encor temps de vous en repentir,Affranchissez-vous d’eux et de leur tyrannie,Rappelez la vertu par leurs conseils bannie,

Cette haute vertu dont le ciel et le sangEnflent toujours les cœurs de ceux de notre rang

PTOLOMÉE.

Quoi ! d’un frivole espoir déjà préoccupée,

Vous me parlez en reine en parlant de Pompée ;

Et d’un faux zèle ainsi votre orgueil revêtuFait agir l’intérêt sous le nom de vertu !

Confessez-le, ma sœur, vous sauriez vous en taire,N’était le testament du feu roi notre père 3 ;

Vous savez qu’il le garde.

CLÉOPÂTRE.

Et vous saurez aussiQue la seule vertu me fait parler ainsi,

Et que, si l’intérêt m’avait préoccupée,

J’agirais pour César et non pas pour Pompée.Apprenez un secret que je voulais cacher,

qui excuse tout. L’imprudence et l’indiscrétion peuvent êtrejouées à la comédie ; mais sur le théâtre tragique il ne fautpeindre que des défauts nobles. Britannicus brave Néron avecla hauteur imprudente d’un jeune prince passionné; mais il nedit pas son secret à Néron imprudemment. (V.)

1 Oyez ne se dit plus. L’usage fait tout. ( V.)

2 Le ciel et le sang qui enflent le cœur de vertu n’est pasune expression convenable. Le mot enfler est fait pour l’or-gueil. On pourrait encore dire, enfler d’une vaine espérance.(V.)

3 Prêtait est une expression du style leplus familier, et priseencore du barreau. Le feu roi notre père, deux fois répété,n’est pas d’un style assez châtié. Ces façons de parler ne sontplus permises. La poésie ne doit pas être enflée, mais elle nedoit pas être trop familière; c’est une observation qu’on estobligé de faire souvent. C’est un défaut trop grand dans cettepièce que ce mélange continuel d’enflure et de familiarilé. ( V.)

Et cessez désormais de me rien reprocher.

Quand ce peuple insolent qu’enferme AlexandrieFit quitter au feu roi son trône et sa patrie,

Et que jusque dans Rome il alla du sénatImplorer la pitié contre un tel attentat,

Il nous mena tous deux pour toucher son courage 1 ,Vous, assez jeune encor, moi déjà dans un âgeOù ce peu de beauté que m’ont donné les deuxD’un assez vif éclat faisait briller mes yeux J .

César en fut épris, et du moins j’eus la gloireDe le voir hautement donner lieu de le croire;

Mais voyant contre lui le sénat irrité,

Il fit agir Pompée et son autorité.

Ce dernier nous servit à sa seule prière,

Qui de leur amitié fut la preuve dernière :

Vous en savez l’effet, et vous en jouissez.

Mais pour un te! amant ce ne fut pas assez :

Après avoir pour nous employé ce grand homme,Qui nous gagna soudain toutes les voix de Rome,Son amour en voulut seconder les efforts 3 ,

Et nous ouvrant son cœur, nous ouvrit ses trésors 4 :Nous eûmes de ses feux, encore en leur naissance,Et les nerfs de la guerre, et ceux de la puissance 5 ;Et les mille talents qui lui sont encor dusRemirent en nos mains tous nos États perdus.

Le roi, qui s’en souvint à son heure fatale,

Me laissa comme à vous la dignité royale,

Et, par son testament, il vous fit cette loiPour me rendre une part de ce qu’il tint de moi.

C’est ainsi qu’ignorant d’où vint ce bon office,

1 Quand on parle du courage de César, on entend toujourssa valeur. Mais ici Cléopâtre entend son âme, son cœur. Lemot de courage était entendu en ce sens du temps de Cor-neille; nous avons vu que Félix dit à Pauline, Ton courageétait bon. (Y.)

2 II n’est guère dans les bienséânces qu’une princesse parleainsi devant des ministres. La décence est une des premièreslois de notre théâtre : on n’y peut manquer qu’en faveur dugrandtragique, dans les occasions où la passion ne ménage plusrien. ( V.)

3 Que veut dire en seconder les efforts P est-ce aux effortsdes voix de Rome que ceien se rapporte? sont-ce les efforts del’amour de ce grand homme? cet e?iest également vicieux dansl'un et l’autre sens. (Y.) —Aucun de ces deux sens n’est celuide Corneille. Cet en se rapporte évidemment à Pompée, dontCésar voulut seconder les efforts après que Pompée, à saprière, eut employé son crédit en faveur de Ptolémée et deCléopâtre. Il faut avouer pourtant que Corneille aurait dû cor-riger avec plus de soin des négligences de style, qui se fontd’autant plus sentir qu’elles se trouvent mêlées à de très-beauxvers qu’il avait imités deLucain. (P.)

4 Ouvrir son cœur et ses trésors semble un jeu de mots.Toutcequi a l’air de pointe est l’opposé du style sérieux. (V.)

5 Nous eûmes de ses feux les nerfs de la guerre. Cette ex-

pression n’est pas française : qu’est-ce qu’un nerf qu’on a d’unfeu? L’idée est plus répréhensible que l’expression. Une femmene se vante point ainsi d’avoir un amant, cela n’est permis quedans les rôles comiques. (Y.) ^