POMPÉE, ACTE I, SCENE III.
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SCÈNE II.
PTOLOMÉE, PHOTIN.
PTOLOMÉE.
Photin, ou je me trompe, ou ma sœur est déçue.
De l’abord de Pompée elle espère autre issue 1 .Sachant que de mon père il a le testament,
Elle ne doute point de son couronnement ;
Elle se croit déjà souveraine maîtresseD’un sceptre partagé que sa bonté lui laisse 1Et, se promettant tout de leur vieille amitié,
De mon trône en son ûme elle prend la moitié 3 4 ,
Où de son vain orgueil les cendres ralluméesPoussent déjà dans l’air de nouvelles fumées L
PHOTIN.
Seigneur, c’est un motif que je ne disais pas,
Qui devait de Pompée avancer le trépas.
Sans doute il jugerait de la sœur et du frèreSuivant le testament du feu roi votre père 5 ,
Son hôte et son ami, qui l’en daigna saisir :
Jugez après cela de votre déplaisir 6 7 .
Ce n’est pas que je veuille, en vous parlant contre elle,Rompre les sacrés nœuds d’une amour fraternelle;Du trône et non du cœur je la veux éloigner,
Car c’est ne régner pas qu’être deux à régner 7 :
Un roi qui s’v résout est mauvais politique ;
Il détruit son pouvoir quand il le communique ;
Et les raisons d’État... Mais, seigneur, la voici.
1 Autre issue ne se dit que dans le style comique. Il faut,dans le style noble, une autre issue. On ne supprime les arti-cles et les pronoms que dans ce familier qui approche du stylemarotique, sentir joie, faire mauvaise fin, etc. Observez en-core qu’mwe n’est pas le mot propre. Un abord n’a point d’fs-sue. Il faut toujours ou le mot propre , ou une métaphore no-ble. (V.)
2 On ne sait, par la construction, à quoi se rapporte sabonté. (V.)
3 Ce mot prend n’est pas assez noble. (V.)
4 Jamais un orgueil n’eut de cendres ; ces fumées, pousséespar les cendres de l’orgueil, ne sont guère plus admissibles.Tout ce qui n’est pas naturel doit être banni de la poésie et dela prose. (V.)
5 Le feu roi votre père est trop prosaïque, et il y a un en-jambement que les règles de notre poésie ne souffrent pointdans te style sérieux des vers alexandrins. Qui Ven daignasaisir est un terme de chicane. Ma partie est saisie de ce tes-tament. On a saisi ma partie de ces pièces. ( V.)
6 Ce vers n’a pas un sens clair. Est-ce du déplaisir qu’a euPtolémée?On ne peut dire à un homme, jugez de tapeinequevous avez eue : est-ce du déplaisir qu’il aura ? il fallait doncl’exprimer, et dire : jugez de votre déplaisir si Pompée ve-nait mettre Cléopâtre sur le trône : de plus, cette raison dePhotin peut être alléguée contre César bien plus que contrePompée. (V.)
7 C’est exprimer bassement ce qui demande de l’élévation.(V.)
SCÈNE III.
PTOLOMÉE, CLÉOPÂTRE, PHOTIN.
CLÉOPÂTRE.
Seigneur, Pompée arrive, et vous êtes ici !
PTOLOMÉE.
J’attends dans mon palais ce guerrier magnanime,Et lui viens d’envoyer Achillas et Septime >.
CLÉOPÂTRE.
Quoi ! Septime à Pompée, à Pompée Achillas !PTOLOMÉE.
Si ce n’est assez d’eux, allez, suivez leurs pas.
CLÉOPÂTRE.
Donc pour le recevoir c’est trop que de vous-même ?
PTOLOMÉE.
Ma sœur, je dois garder l’honneur du diadème.
CLÉOPÂTRE.
Si vous en portez un, ne vous en souvenezQue pour baiser la main de qui vous le tenez ,
Que pour en faire hommage aux pieds d’un si grandptolomée. [homme.
Au sortir de Pharsale est-ce ainsi qu’on le nomme?
CLÉOPÂTRE.
Fût-il dans son malheur de tous abandonné,
Il est toujours Pompée, et vous a couronné.ptolomée.
Il n’en est plus que l’ombre, et couronna mon père,Dont l’ombre et non pas moi lui doit ce qu’il espère 2 ;Il peut aller, s’il veut, dessus son monumentRecevoir ses devoirs et son remercîment.
CLÉOPÂTRE.
Après un tel bienfait, c’est ainsi qu’on le traite !PTOLOMÉE.
Je m’en souviens, ma sœur, et je vois sa défaite.
CLÉOPÂTRE.
Vous la voyez de vrai, mais d’un œil de mépris.
PTOLOMÉE.
Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix.Vous qui l’estimez tant, allez lui rendre hommage ;Mais songez qu’au port même il peut faire naufrage 3 .
1 Ce vers en dit plus que vingt n’en pourraient dire. La sim-pie exposition des choses est quelquefois plus énergique que lesplus grands mouvements de l’éloquence. Voilà le véritable dia-logue de la tragédie; il est simple, mais plein de force; il faitpenser plus qu’il ne dit. Corneille est le premier qui ait eu l’idéede cette vraie beauté, mais elle est très-diflicile à saisir, et il nel’a pas toujours employée. (V.)
2 II n’en est plus que l’ombre; donc c’est à V ombre de monpère à le payer. Quel raisonnement! et quel mauvais jeu demots ! (V.)
3 Ptolémée ne commet-il pas ici une indiscrétion en fesanlentendre à sa sœur, dont il se délie, qu’il va faire assassinerPompée? ne doit-il pas craindre qu’elle ne l’en avertisse? Je necrois pas qu’il soit permis de mettre sur la scène tragique unprince imprudent et indiscret, à moins d’une grande passion