POMPEE, ACTE II, SCENE I.
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Ce qu’il doit au vaincu, brûlant pour le vainqueur'.Aussi qui l’ose aimer porte une âme trop hautePour souffrir seulement le soupçon d’une faute ;
Et je le traiterais avec indignitéSi j’aspirais à lui par une lâcheté a .
CHARMION.
Quoi ! vous aimez César, et si vous étiez crue,L’Égypte pour Pompée armerait à sa vue,
En prendrait la défense, et, par un prompt secours,Du destin de Pharsale arrêterait le cours ?
If amour certes sur vous a bien peu de puissance.
CLÉOPÂTRE.
Les princes ont cela de leur haute naissance 3 ;
Leur âme dans leur sang prend des impressionsQui dessous leur vertu rangent leurs passions 4 ;Leur générosité soumet tout à leur gloire 5 :
Tout est illustre en eux quand ils daignent se croire 6 ;Et si le peuple y voit quelques dérèglements,
C’est quand l’avis d’autrui corrompt leurs sentiments.Ce malheur de Pompée achève la ruine.
Le roi l’eût secouru, mais Photin l’assassine :
Il croit cette âme basse, et se montre sans foi;
Mais, s’il croyait la sienne, il agirait en roi 7.
CHARMION.
Ainsi donc de César l’amante et l’ennemie...
CLÉOPÂTRE.
.le lui garde une flamme exempte d’infamie,
Un cœur digne de lui.
CHARMION
Vous possédez le sien ?
CLÉOPÂTRE.
Je crois le posséder.
1 II semble, par la construction, que le vaincu brûle pour levainqueur. Toutes ces négligences sont pardonnables à Cor-neille, mais ne le seraient pas à d’autres; c’est pour cette rai-son que je les remarque soigneusement. (V.)
2 Je le traiterais avec indignité ne dit pas ce que Cléopâtreveut dire ; son idée est qu’elle serait indigne de César, si elle nepensait pas noblement. Traiter avec indignité signilie mal-traiter, accabler d’opprobre. (V.J
3 Les princes ont cela gâte la noblesse de cette idée. C’est icile lieu de rapporter le sentiment du marquis de Vauvenargues.Les héros de Corneille, dit-il, parlent toujours trop, et pourse faire connaître. Ceux de Racine se font connaître parcequ’ils parlent. Cette réflexion est très-juste. Les vaines maxi-mes, les lieux communs, disent toujours peu de chose; et unmot qui échappe à propos, qui part du cœur, qui peint le ca-ractère, en dit bien davantage. ( V.)
4 Dessous leur vertu, cette expression n’est pas heureuse.
(V.)
5 Ce vers a un sens trop vague, qui ôte à ce couplet sa préci-sion, et lui dérobe par conséquent sa force. (V.)
6 Tout est illustre n’est pas le mot propre; c’est noble qu’ilfallait. (V.)
7 Ce dernier vers est beau, et semble demander grâce pour lesautres. (V.)
CHARMION.
Mais le savez-vous bien?
CLÉOPÂTRE.
Apprends qu’une princesse aimant sa renommée,Quand elle dit qu’elle aime, est sûre d’être aimée ',
Et que les plus beaux feux dont son cœur soit éprisN’oseraient l’exposer aux hontes d’un mépris a .
Notre séjour à Rome enflamma son courage :
Là j’eus de son amour le premier témoignage,
Et depuis jusqu’ici chaque jour ses courriersM’apportent en tribut ses vœux et ses lauriers.Partout, en Italie, aux Gaules, en Espagne,
La fortune le suit, et l’amour l’accompagne.
Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux 3Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux,Et de la même main dont il quitte l’épéeFumante encor du sang des amis de Pompée,
Il trace des soupirs, et d’un style plaintif 4
1 II y avait d’abord :
Quand elle avoue aimer, s’assure d’être aimée.
Voilà encore une maxime générale, qui a même le défaut den’ètre pas vraie; car l’infante du Cid avoue qu’elle aime , etn’en est pas plus aimée. Hermione est dans la même situation :ii est vrai que si une princesse disait publiquement qu’elle aimeet qu’elle n’est point aimée, elle pourrait être avilie : mais Un’est pas vrai qu’une princesse n'avoue à sa confidente sa pas-sion que quand elle est sûre d’être aimée. En général, il fauts’interdire ce ton didactique dans une tragédie : on doit, le plusqu’on peut, mettre les maximes en sentiment. Ce qu’il y a depis, c’est que L’amour de Cléopâtre est très-froid, et contre leslois de la tragédie ; il n’inspire ni terreur, ni pitié : ce n’est pré-cisément que de la galanterie, sans aucun intérêt; et celte ga-lanterie est des plus indécentes : c’est un très-grand défaut. ( V.)
2 Soit épris est un solécisme; mais de beaux feux qui ex-posent à des hontes sont pis qu’un solécisme. (V.)
3 Lieux après peuples est inutile et languissant. Un brasqui dompte des lieux révolte l’esprit et l’oreille. ( V.)
4 César qui trace des soupirs d’un style plaintif n’est point Cé-sar; et ce ridicule augmente encore par celui de l’expression :on ne parlerait pas autrement de Corydon dans une églogue.Est-il possible qu’on ait dit que Corneille a banni la galanteriede ses pièces? il ne l’a traitée que trop : elle était alors la basede tous les ouvrages d’imagination. Horatius Codés chante àl’écho dans Clèlie, et fait des anagrammes. Tout héros est ga-lant. Remarquons que Dacier, dans nos notes sur Y Art poéti-que d’Horace, censura fortement la plupart de ces fautes oùCorneille tombe trop souvent. Il rapporte plusieurs vers dontil fait la critique. Le seul amour du bon goût le portait à cettejuste sévérité dans un temps où il ne semblait pas encore per-mis de censurer un homme presque universellement applaudi.Boileau avait bien fait sentir que Corneille péchait souvent parle style, par l’obscurité des pensées, quelquefois par leur faus-seté , par l’inégalité , par des termes bas et par des expressionsampoulées; mais il le disait avec ménagement : jusqu’à coqu’entin, dans son Art poétique , il alla jusqu’à dire :
Et si le roi des Huns ne lui charme l’oreille,
Traiter de visigoths tous les vers de Corneille.
Il n’aurait jamais parlé ainsi de Racine, le seul qui eut tou-jours un style noble et pur. (Y.) — Ce n’est point dans son Artpoétique, où ces vers n’eussent pas été convenables, mais dansla Satire à son Esprit, que Boileau les a placés. (P.)