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POMPÉE, ACTE II, SCÈNE IIP
Et d’un peu de poussière élever un tombeauA celui qui du monde eut le sort le plus beau.
Mais comme vers l’Afrique on poursuit Cornélie,
On voit d’ailleurs César venir de Thessalie :
Une flotte paraît, qu’on a peine à compter...
CLÉOPÂTRE.
C’est lui-même, Achorée, il n’en faut point douter.Tremblez, tremblez, méchants, voici venir la foudre ;Cléopâtre a de quoi vous mettre tous en poudre 1 :César vient, elle est reine, et Pompée est vengé ;
La tyrannie est bas, et le sort a changé.
Admirons cependant le destin des grands hommes,Plaignons-les, et par eux jugeonsce que nous sommes 2 .
Ce prince d’un sénat maître de l’univers,
Dont le bonheur semblait au-dessus du revers,
Lui que sa Rome a vu plus craint que le tonnerre,Triompher en trois fois des trois parts de la terre 3 ,Et qui voyait encore en ces derniers hasardsL’un et l’autre consul suivre ses étendards ;
Sitôt que d’un malheur sa fortune est suivie,
Les monstres de l’Égypte ordonnent de sa vie :
On voit un Achillas, un Septime, un Photin,
Arbitres souverains d’un si noble destin ;
Un roi qui de ses mains a reçu la couronneA ces pestes de cour lâchement l’abandonne.
Ainsi finit Pompée ; et peut-être qu’un jourCésar éprouvera même sort à son tour 4.
Rendez l’augure faux, dieux, qui voyez mes larmes,Et secondez partout et mes vœux et ses armes !
CHARMION.
Madame, le roi vient, qui pourra vous ouïr.
qu’il fait ici un très-bel effet, par l’opposition d’une lin si déplo-rable à la grandeur passée de Pompée. (V.)
1 Cléopâtre a de quoi : on évite aujourd’hui de tels hémisti-ches. La situation n’en est pas moins intéressante; rien n’estplus grand que ce moment ou Pompée périt, où Cornélie fuit,et ou César arrive. On évite aujourd’hui ces lieux communs,mettre en poudre, qui n’étaient employés que pour rimer àfoudre . (Y.)
2 Cela serait froid en toute autre occasion ; on est peu touchéquand on se prépare ainsi, quand on s’arrange pour faire desréflexions; il vaudrait mieux montrer plus de sentiment. (Y.)
3 On voit bien là le misérable esclavage de la rime. Ce ton-nerre n’est mis que pour rimer à terre : on s’est imaginé, grâceà ces malheureuses rimes, si souvent rebattues, qu’il n’y avaitque tonnerre et guerre qui pussent rimer à terre, à cause desdeux l'r qui se trouvent dans ces mots ; on n’a pas fait réflexionque ce double r ne se prononce pas. Abhon'e, qui a deux r,rime très-bien avec adore et honore, qui n’en ont qu’un. L’u-sage fait tout ; mais c’est un usage bien condamnable de se don-ner des entraves si ridicules. La rime est faite pour l’oreille. Onprononce terre comme père, mère; et puisque abhorre rimeavec adore, terre doit rimer avec mère. (V.)
4 Cette idée est fort belle, et d’autant plus convenable, que lejour même on conspire contre César. (V.) — Elle l’est encore parune autre raison ; c’est qu’on peut la regarder comme un pressen-timent prophétique de la mort de César, qui fut en effet assas-siné comme Pompée. Les poètes n’ont jamais négligé ces espè-ces de prédictions. (P.)
SCÈNE III.
PTOLOMÉE, CLEOPATRE, CHARMION.
PTOLOMÉE.
Savez-vous le bonheur dont nous allons jouir,
Ma sœur ?
CLÉOPÂTRE.
Oui, je le sais, le grand César arrive :
Sous les lois de Photin je ne suis plus captive.
PTOLOMÉE.
Vous haïssez toujours ce fidèle sujet ?
CLÉOPÂTRE.
Non, mais en liberté je ris de son projet '.
PTOLOMÉE.
Quel projet faisait-il dontvous pussiez vous plaindre?
CLÉOPÂTRE.
J’en ai souffert beaucoup, et j’avais plus à craindre.Un si grand politique est capable de tout;
Et vous donnez les mains à tout ce qu’il résout.
PTOLOMÉE.
Si je suis ses conseils, j’en connais la prudence.
CLÉOPÂTRE.
Si j’en crains les effets, j’en vois la violence.
PTOLOMÉE.
Pour le bien de l’État tout est juste en un roi.
CLÉOPÂTRE.
Ce genre de justice est à craindre pour moi ;
Après ma part du sceptre, à ce titre usurpée,
Il en coûte la vie et la tête à Pompée a .
PTOLOMÉE.
Jamais un coup d’État ne fut mieux entrepris.
Le voulant secourir, César nous eût surpris;
Vous voyez sa vitesse ; et l’Égypte troubléeAvant qu’être en défense en serait accablée;
Mais je puis maintenant à cet heureux v ainqueurOffrir en sûreté mon trône et votre cœur.
CLÉOPÂTRE.
Je ferai mes présents, n’ayez soin que des vôtres 3 ,
Et dans vos intérêts n’en confondez point d’autres.
1 Le spectateur est indigné qu’après la mort du grand Pom-pée, dont il est rempli, Ptolémée et Cléopâtre s’amusent à par-ler de Photin, et que Cléopâtre dise en vers de comédie qu’ellerit de son projet. 11 faut, autant qu’on le peut, fixer tou-jours l’attention du public sur les grands objets, et parler peudes petits, mais avec dignité. Cette froide scène devient encoremoins tragique par les petites ironies du frère et de la sœur. (V.)
2 Quand on dit la vie, la tète est de trop. (V.)
3 déférai mes présents est de la dernière indécence, surtoutdans la bouche d’une femme galante. N'ayez soin que des vô-tres parait encore plus insupportable quand il s’agit de la tête
! de Pompée. (V.)