POMPÉE, ACTE II, SCÈNE II.
Septirne et trois des siens, lâches enfants de Rome,Percent à coups pressés les flancs de ce grand homme,Tandis qu’Achillas même, épouvanté d'horreur,
De ces quatre enragés admire la fureur >.
CLEOPATRE.
Vous qui livrez la terre aux discordes civiles,
Si vous vengez sa mort, dieux, épargnez nos villes !N’imputez rien aux lieux, reconnaissez les mains ;
Le crime de l'Égypte est fait par des Romains.
Mais que fait et que dit ce généreux courage ?
ACHORÉE.
D’un des pans de sa robe il couvre son visage,
A son mauvais destin en aveugle obéit,
Et dédaigne de voir le ciei qui le trahit 2 ,
De peur que d’un coup d’œil contre une telle offense11 ne semble implorer son aide ou sa vengeance.Aucun gémissement à son cœur échappéNe le montre, en mourant, digne d’étre frappé 3 :Immobile à leurs coups, en lui-même il rappelle 4Ce qu’eut de beau sa vie, et ce qu’on dira d’elle;
Et tient la trahison que le roi leur prescritTrop au-dessous de lui pour y prêter l’esprit 5 .
1 Ces quatre enragés est aujourd’hui du Iras comique ; il nel’était pas alors. Enragé faisait le même effet que Varrabialodes Italiens, et Yenraged des Anglais : admire est insoutena-ble. (V.) — Admire la fureur ne nous parait pas insoutenable,et Voltaire ne l’avait pas critiqué dans sa première édition. (P.)
1 J’ai vu autrefois admirer ce vers; et depuis j’ai vu tous lesconnaisseurs le condamner comme une exagération, comme unvain ornement, et même comme une pensée fausse. On peutdédaigner de regarder un ami perfide; mais dédaigner de re-garder le ciel, parce qu’on se suppose trahi par le ciel, cela estd’un capilan plutôt que d’un héros. (V.)
3 N’est-ce pas là encore une fausse idée? Pourquoi Pompéeaurait-il été digne d’étre frappé, s’il eut gémi ? et que veut diredigne d’être frappé ? Quelle enflure! quelle fausse grandeur!(V.)
4 II vaut mieux suivre, comme Homère, la nature jusquedans ses faiblesses que de s’écarter d’elle trop loin, en cherchantun merveilleux qui lui est contraire; comme Corneille, quandil dit que Pompée, dans le moment même qu’il est percé decoups par les assassins,
Immobile à leurs coups, en lui-même rappelle...
Le plus grand homme n’est point indifférent à un pareil mo-ment; il ne croit pas qu’il soit au-dessous de lui d’y penser.(L. Racine.) — Immobile n’a et ne peut avoir de régime : car,en toute langue, on n’est immobile ni à quelque chose ni enquelque chose. (V.) — Immobile à leurs coups nous paraitl'expression que le poète devait choisir, parce que aucune au-tre ne peindrait mieux la situation et le courage tranquille dePompée. Lorsque Racine, dans un seul vers, a fait dire à Her-mione :
Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
il ne consultait que la passion et son génie, sans s’arrêter auxscrupules de la grammaire. (P.)
5 Quoi, Pompée ne daigne pas songer qu’on l’assassine ! quoi,il ne daigne pas prêter l’esprit à vingt coups de poignard qu’ilreçoit ! Il n’y a rien au monde de plus faux, de plus romanes-
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Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustre;Et son dernier soupir est un soupir illustre ',
Qui, de cette grande âme achevant les destins,
Étale tout Pompée aux yeux des assassins.
Sur les bords de l’esquif sa tête enfin penchée,
Par le traître Septirne indignement tranchée,
Passe au bout d’une lance en la main d’Achillas,Ainsi qu’un grand trophée après de grands combatsOn descend, et pour comble à sa noire aventureOn donne à ce héros la mer pour sépulture,
Et le tronc sous les flots roule dorénavantAu gré de la fortune, et de l’onde, et du vent.
La triste Cornélie, à cet affreux spectacle,
Par de longs cris aigus tâche d’y mettre obstacle,Défend ce cher époux de la voix et des yeux,
Puis, n’espérant plus rien, lève les mains aux cietuxEt cédant tout à coup à la douleur plus forte,Tombe, dans sa galère, évanouie, ou morte.
Les siens en ce désastre, à force de ramer,L’éloignent de la rive, et regagnent la mer.
Mais sa fuite est mal sûre : et l’infâme Septirne,
Qui se voit dérober la moitié de son crime,
Afin de l’achever, prend six vaisseaux au port,
Et poursuit sur les eaux Pompée après sa mort.
Cependant Achillas porte au roi sa conquête :
Tout le peuple tremblant en détourne la tête;
Un effroi général offre à l’un sous ses pasDes abîmes ouverts pour venger ce trépas ;
L’autre entend le tonnerre ; et chacun se figureUn désordre soudain de toute la nature;
Tant l’excès du forfait, troublant leurs jugements,Présente à leur terreur l’excès des châtiments!
Philippe, d’autre part, montrant sur le rivageDans une âme servile un généreux courage,
Examine d’un œil et d’un soin curieuxOù les vagues rendront ce dépôt précieux, [dre,Pour lui rendre, s’il peut, ce qu’aux morts on doit ren-Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre *,
que; et cette vertu qui augmente ainsi son lustre dans leurcrime! Quelles peines l’auteur se donne pour montrer de l’es-prit faux, et pour s’expliquer en énigmes ! (V.) — Cette penséenous parait en effet de l’exagération la plus outrée. Le génie deCorneille, monté à l’hyperbole par celui de Lucain, passe évi-demment la mesure dans quelques parties de ce beau récit :mais involontairement, et peut-être par le préjugé d’une vieillehabitude, nous avons peine à nous défendre d’un sentimentd’admiration pour cet autre vers que Voltaire condamne :
Et dédaigne de voir le ciel qui le trahit. (P.)
1 Ce mot illustre ne peut convenir à un soupir; de plus, unsoupir n’est-il pas une espèce de gémissement? Achorée vientde dire que Pompée n’a poussé aucun gémissement; et commentun soupir peut-il étaler tout Pompée P Corneille a voulu tra-duire le seque probat moriens de Lucain; il prouve en mou-rant qu'il est Pompée. Ce peu de mots est vrai, simple et no-ble; mais un soupir illustre n’est pas tolérable. (V.)
2 Le mol de chétive ne passerait pas aujourd’hui. Il me parait