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POMPÉE, ACTE III, SCÈNE I.
Et, pour s’assujettir et vos États et vous,Imputerait à crime un si juste courroux.
PTOLOMÉE.
Si Cléopâtre vit, s’il la voit, elle est reine.
PHOTIN.
Si Cléopâtre meurt, votre perte est certaine.
PTOLOMÉE.
Je perdrai qui me perd, ne pouvant me sauver.
PHOTIN.
Pour la perdre avec joie il faut vous conserver 1 .
PTOLOMÉE.
Quoi ! pour voir sur sa tète éclater ma couronne?Sceptre, s’il faut enfin que ma main t’abandonne,Passe, passe plutôt en celle du vainqueur 2 .
PHOTIN.
Vous l’arracherez mieux de celle d’une sœur.Quelques feux que d’abord il lui fasse paraître,
Il partira bientôt, et vous serez le maître.
L’amour à ses pareils ne donne point d’ardeur 3Qui ne cède aisément aux soins de leur grandeur :
11 voit encor l’Afrique et l’Espagne occupéesPar .Tuba, Scipion, et les jeunes Pompées ;
Et le monde à ses lois n’est point assujetti,
Tant qu’il verra durer ces restes du parti.
Au sortir de Pharsale un si grand capitaineSaurait mal son métier s'il laissait prendre haleine,Et s’il donnait loisir à des cœurs si hardisDe relever du coup dont ils sont étourdis -f :
S’il les vainc, s’il parvient où son désir aspire 5 ,
Il faut qu’il aille à Rome établir son empire,
Jouir de sa fortune et de son attentat,
Et changer à son gré la forme de l’État.
Jugez durant ce temps ce que vous pourrez faire.Seigneur, voyez César, forcez-vous à lui plaire ;
Et lui déférant tout, veuillez vous souvenirQue les événements régleront l’avenir.
Remettez en ses mains trône, sceptre, couronne 6 ,Et, sans en murmurer, souffrez qu’il en ordonne :
11 en croira sans doute ordonner justement,
En suivant du feu roi l’ordre et le testament ;L’importance d’ailleurs de ce dernier serviceNe permet pas d’en craindre une entière injustice.Quoi qu’il en fasse enfin, feignez d’y consentir,
■ Cet avec joie est ridicule : il devait dire, pour la perdresans vous nuire, pour vous venger avec sûreté. (V. )
2 II faut avoir l’attention d’éviter ces façons de parler em-ployées dans le style bas ; passe, passe fait un effet ridicule.IV.)
3 L’amour qui donne de Y ardeur! ( V.)
4 On relève de maladie, on ne relève pas d’un coup. (Y.)
5 Evitez toujours ces syllabes rudes et sèches. (V. )
6 Ce ne sont point trois choses différentes, c’est la même idéesous trois diverses figures; c’est un pléonasme, une négligence.(V.)
Louez son jugement, et laissez-Ie partir.
Après, quand nous verrons le temps propre aux ven-Nous aurons et la force et les intelligences, [geances,Jusque-là réprimez ces transports violentsQu’excitent d’une sœur les mépris insolents :
Les bravades enfin sont des discours frivoles,
Et qui songe aux effets néglige les paroles.
PTOLOMÉE.
Ah ! tu me rends la vie et le sceptre à la fois :
Un sage conseiller est le bonheur des rois.
Cher appui de mon trône, allons sans plus attendre,Offrir tout à César, afin de tout reprendre;
Avec toute ma flotte allons le recevoir,
Et par ces vains honneurs séduire son pouvoir 1 .
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE \
CHARMION, ACHORÉE.
CHARMION.
Oui, tandis que le roi va lui-même en personneJusqu’aux pieds de César prosterner sa couronne 3 ,Cléopâtre s’enferme en son appartement,
1 Noire langue ne permet guère qu’on applique à des chosesinanimées des verbes qui ne sont appropriés qu’à des chosesanimées. On séduit un homme; et, par une métaphore très-juste, on séduit sa passion : mais quand on séduit, un hommepuissant, ce n’est pas son pouvoir qu’on séduit. Cette impro-priété de termes est souvent ce qui révolte le lecteur, sans qu’ils’aperçoive d’où nait son dégoût. Les poètes comme Boileau etRacine, qui n’emploient jamais que des métaphores justes, quiécrivent toujours purement, sont lus de tout le monde, et il n’ya pas un seul de leurs vers que les amateurs ne relisent centfois, et ne sachent par cœur; mais on ne lit des autres quequelques endroits de génie, dont la beauté supérieure s'élèveau-dessus des règles de la syntaxe et de la correction du style.(V.)
2 Corneille, dans l’examen de Pompée, dit qu’on a trouvémauvais qu’Achorée fasse le récit intéressant qui suit à une sim-ple suivante; il donne pour réponse que cette suivante tient lieude la reine : mais , encore une fois, les récits intéressants nedoivent être faits qu’aux principaux personnages. On est mé-content de voir une suivante qui dit que sa maîtresse, dans sonappartement, de César attend le compliment sans s’en émou-voir. Ces scènes inutiles, et par conséquent froides, prouventque presque toutes les tragédies françaises sont trop longues :on les appelle des scènes de remplissage ; ce mot est leur con-damnation. (Y. )
3 On ne prosterne point une couronne; on se prosterne, ondépose une couronne; on la dépose aux pieds, et non jusqu’auxpieds. (V ) —Que voulait peindre Corneille? l’exlréme avilisse-ment d’un roi; et toute autre expression que celle de proster-ner sa couronne eût affaibli sa pensée. Prosterner, on le sait,est un de ces verbes qui, dans l’usage ordinaire, ne se coqju-