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Tome premier.
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POMPÉE, ACTE III, SCÈNE I.

Et, sans s’en émouvoir, attend son compliment.Comment nommerez-vous une humeur si hautaine ' ?

ACHORÉE.

Un orgueil noble et juste, et digne d’une reineQui soutient avec cœur et magnanimitéL’honneur de sa naissance et de sa dignité :

Lui pourrai-je parler ?

CHARMION.

Non ; mais elle m’envoieSavoir à cet abord ce qu’on a vu de joie 2 ;

Ce qu’à ce beau présent César a témoigné 3 ;

S’il a paru content, ou s’il l’a dédaigné ;

S’il traite avec douceur, s’il traite avec empire 4Ce qu’à nos assassins enfin il a su dire.

ACHORÉE.

La tête de Pompée a produit des effetsDont ils n’ont pas sujet d’être fort satisfaits 5 .

Je ne sais si César prendrait plaisir à feindre ;

Mais pour eux jusqu’ici je trouve lieu de craindre :S’ils aimaient Ptolomée, ils l’ont fort mal servi.

Vous l’avez vu partir, et moi je l’ai suivi.

Ses vaisseaux en bon ordre ont éloigné la ville 6 ,

Et pour joindre César n’ont avancé qu’un mille :

Il venait à plein voile 7 ; et si dans les hasardsIl éprouva toujours pleine faveur de Mars,

Sa flotte, qu’à l’envi favorisait Neptune,

Avait le vent en poupe ainsi que sa fortune 8 .

guent qu’avec un pronom. On ne prosterne point, on se pros-terne; mais tout poète qui, en faveur d’une pensée forte oud’une image heureuse, ne sait pas s’affranchir de la tyrannie del’usage, ne sera jamais qu’un poète médiocre. Il faut sans douterespecter la langue ; mais c’est la respecter que de l'enrichir, etc’est aux poètes surtout qu’elle doit ce qu’elle a de plus noble etdéplus pompeux. Racine, Boileau, Corneille lui-méme, ontfondé la nôtre, et l’ont élevée à une perfection que sans eux ellen’cùt jamais acquise. Prosterner sa couronne est une ligurehardie qui sera toujours applaudie de tous ceux qui se connais-sent en poésie ; eh! qui devait mieux s’y connaître que Vol-taire? (P.)

1 Humeur n’est pas plus noble que beau présent. (V.)

2 Ce qu’on a vu de joie ne peut se dire dans le style tragi-que, quoique ce soit une suivante qui parle. (V.)

3 Ce beau présent est comique. (V.)

4 Traite exige un régime; ce verbe n’est neutre que lors-qu’on parle d’un traiteur. (V.)

5 Ce vers est un peu de comédie. (V.)

fi Ont éloigné la ville est un solécisme. 11 fallait se sont éloi-gnés de, ou plutôt une autre expression, un autre tour. (V.)

7 11 venait à plein voile, etc.

est un solécisme : voile de vaisseau a toujours été féminin; voilequi couvre, masculin. (V.)

8 N’est-ce pas là une réflexion inutile, et en même temps troprecherchée? Pourquoi dire que son vaisseau avait le vent enpoupe? pourquoi comparer la fortune de César à ce vaisseau?quel rapport de ces idées avec la réception dont il s’agit? I,apeinture de l’humiliation dePtolémée est admirable, parcequ’elle est vraie ; celle de la tète de Pompée, qui semble s’ap-prêter à parler, n’est pas si vraie ; cela sent le poète; et dés lorson n’est plus si touché. Un mort n’a pas la vue égarée. (V.)

Dès le premier abord notre prinee étonnéNe s’est plus souvenu de son front couronné ;

Sa frayeur a paru sous sa fausse allégresse ;

Toutes ses actions ont senti la bassesse :

J’en ai rougi moi-même, et me suis plaint à moiDe voir là Ptolomée, et n’y voir point de roi ;

Et César, qui lisait sa peur sur son visage,

Le flattait par pitié pour lui donner courage.

Lui, d’une voix tombante offrant ce don fatal :

« Seigneur, vous n’avez plus, lui dit-il, de rival ;

« Ce que n’ont pu les dieux dans votre Thessalie,

« Je vais mettre en vos mains Pompée et Cornélie :

« En voici déjà l’un, et pour l’autre, elle fuit ;

« Mais avec six vaisseaux un des miens la poursuit 1 . »A ces mots Achillas découvre cette tête ;

Il semble qu’à parler encore elle s’apprête ;

Qu’à ce nouvel affront un reste de chaleurEn sanglots mal formés exhale sa douleur ;

Sa bouche encore ouverte et sa vue égaréeRappellent sa grande âme à peine séparée;

Et son courroux mourant fait un dernier effortPour reprocher aux dieux sa défaite et sa mort.César, à cet aspect, comme frappé du foudre 2 ,

Et comme ne sachant que croire ou que résoudre 3 ,Immobile, et les yeux sur l’objet attachés,

Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés ;Et je dirai, si j’ose en faire conjecture 4,

Que, par un mouvement commun à la nature,Quelque maligne joie en son cœur s’élevait,

Dont sa gloire indignée à peine le sauvait 5 .

L’aise de voir la terre à son pouvoir soumiseChatouillait malgré lui sou âme avec surprise,

Et de cette douceur son esprit combattuAvec un peu d’effort rassurait sa vertu.

S’il aime sa grandeur, il hait la perfidie;

Il se juge en autrui, se tâte, s’étudie,

1 Un des miens ; il semble que ce soit un de ses vaisseaux,et Ptolémée entend un de ses ofliciers. Ces méprises sont assezcommunes dans notre langue; il faut y prendre garde soigneu-sement (V.)

2 Ce n’est pas un coup de foudre pour César que la mort dePompée. (V.) — Non, sans doute, la mort de Pompée n’est, pasun coup de foudre pour César; ce qui n’empêche pas qu’auspectacle affreux et inattendu de cette tête, César ne puisseêtre frappé comme d’un coup de foudre ; dans son trouble, ilpeut même d’abord, comme le dit Aehorée, ne savoir ce qu’ildoit croire. Est-ce bien par les ordres de Ptolémée que Pom-pée a péri? sont-ce les assassins de ce grand homme qui osentlui présenter sa tète? que résoudra-t-il? Tous ces sentimentssont vrais et naturels. (P.)

3 II doit savoir certainement que avive en voyant la tête dePompée. (V.)

4 Expression un peu triviale. (V.)

5 Quelle peinture, et quelle vérité! que ces grands traits effa-cent de fautes! Rien n’est plus beau que cette tirade ; elle faitvoir en même temps qu’il fallait mettre ce récit intéressantdans la bouche d’un personnage plus important qu’Aehorée. (V .)