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Tome premier.
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386 POMPÉE, ACTE

C’est ce glorieux titre, à présent effectif',

Que je viens anoblir par celui de captif:

Heureux, si mon esprit gagne tant sur le vôtre,

Qu’il en estime l’un et me permette l’autre !

CLEOPATRE.

Je sais ce que je dois au souverain bonheur

Dont me comble et m’accablaun tel excès d’honneur 1 2 .

Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes 3 * :

Je sais ce que je suis; je sais ce que vous êtes.'

Vous daignâtes m’aimer dès mes plus jeunes ans ;

Le sceptre que je porte est un de vos présents ;

Vous m’avez par deux fois rendu le diadème :

J’avoue, après cela, seigneur, que je vous aime,

Et que mon cœur n’est point à l’épreuve des traitsNi de tant de vertus, ni de tant de bienfaits.

Mais, hélas ! ce haut rang, cette illustre naissance,

Cet État de nouveau rangé sous ma puissance,

Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis,

A mes vœux innocents sont autant d'ennemis AIls allument contre eux une implacable haine :

Us me font méprisable alors qu’ils me font reine;

Et si Rome est encor telle qu’auparavant,

Le trône où je me sieds m’abaisse en m’élevant 5 ;

Et ces marques d’honneur, comme titres infâmes,

Me rendent à jamais indigne de vos flammes.

J’ose encor toutefois, voyant votre pouvoir,Permettre à mes désirs un généreux espoir.

Après tant de combats, je sais qu’un si grand hommeA droit de triompher des caprices de Rome,

Et que l’injuste horreur qu’elle eut toujours des roisPeut céder, par votre ordre, à de plus justes lois;

Je sais que vous pouvez forcer d’autres obstacles :Vous me l’avez promis, et j’attends ces miracles.

Votre bras dans Pharsale a fait de plus grand coups 6 ,Et je ne les demande à d’autres dieux qu’à vous.

CÉSAR.

Tout miracle est facile où mon amour s’applique.

Je n’ai plus qu’à courir les côtes de l’Afrique,

Qu’à montrer mes drapeaux au reste épouvantéDu parti malheureux qui m’a persécuté ;

1 Ce glorieux titre à présent effectif, etc. C’est un mauvaisvers de comédie ; et i’esprit de Cléopâtre, que César prie d’esti-mer le titre de premier du monde, et de permettre celui de cap-tif, est une chose intolérable. (V.)

2 Elle doit à César, et non au souverain bonheur, cet excèsd’honneur qui comble et accable. (V.)

3 On ne dit point passions au pluriel, pour signilier monamour. (V.)

■t Cela n’est pas français ; on n’est pas ennemi à, mais ennemide. (V.)

5 Elle veut dire : si Rome persévère dans son horreur pourle trône ; mais telle qu’auparavant est trop prosaïque. (V.)

6 Un bras qui fait de grands coups! quelle expression ! etleest digne du rôle de Cléopâtre. Faut-il que le très-mauvais soit àtout moment à côté du très-bon ! Mais ce très-bon n’appartenaitqu’à Corneille, et le très-mauvais appartenait à tous les auteursde son temps, jusqu’à ce que l’inimitable Racine parût. (V.)

IV, SCÈNE III.

Rome, n’ayant plus lors d’ennemis à me faire,

Par impuissance enfin prendra soin de me plaire ;

Et vos yeux la verront, par un superbe accueil,Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil '.

Encore une défaite, et dans Alexandrie

Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie 2 ;

Et qu’un juste respect, conduisant ses regards,

A votre chaste amour demande des Césars.

C’est l’unique bonheur où mes désirs prétendent;C’est le fruit que j’attends des lauriers qui m’attendent 3 :Heureux, si mon destin, encore un peu plus doux,Me les faisait cueillir sans m’éloigner de vous !

Mais, las! contre mon feu mon feu me sollicite.

Si je veux être à vous, il faut que je vous quitte.

En quelques lieux qu’on fuie, il me faut y courirPour achever de vaincre et de vous conquérir.Permettez cependant qu’à ces douces amorcesJe prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces f,Pour faire dire encore, aux peuples pleins d'effroi,Que venir, voir, et vaincre, est même chose en moi 5 .

CLÉOPÂTRE.

C’est trop, c’est trop, seigneur, souffrez quej’en abuse:Votre amour fait ma faute, il fera mon excuse.

Vous me rendez le sceptre, et peut-être le jour;Mais, si j’ose abuser de cet excès d’amour,

Je vous conjure encor, par ces plus puissants charmes,Par ce juste bonheur qui suit toujours vos armes,Par tout ce que j’espère et que vous attendez,

De n’ensanglanter pas ce que vous me rendez.

Faites grâce, seigneur, ou souffrez quej’en fasse,

Et montre à tous par là que j’ai repris ma place 6 .Achillas et Photin sont gens à dédaigner 7 ;

1 Par un superbe accueil, veut dire ici réception favora-ble ; mais immoler son orgueil par un superbe accueil n’estpas une expression élégante et juste. (Y.)

2 Cette ingrate de Rome qui prie dans Alexandrie , et dontun juste respect conduit les regards! On voit combien ce styleest forcé. (V.)

3 Ce n’est pas là que la répétition a de l’énergie et de la grâce.

(V.)

4 César qui prend un nouveau cœur à ces douces amorces ;quelles expressions! (V.)

5 Tl faudrait pour moi; mais, ce qui est bien plus à observer,c’est qu’on fait dire à César par un orgueil révoltant ce qu’il diten effet par modestie dans la guerre contre Pkarnace. Feni,vidiy vici f nesignitiaitquele peu de peine qu’il avait eue contreun ennemi presque sans défense. Yoy. les Commentaires de Cé-sar ; jamais grand homme ne fut plus modeste. La grandeur Ro-maine, encore une fois, ne consista jamais dans de vaines pa-roles , dans des discours emphatiques ; elle ne fut j amais bour-souflée : des actions fermes, et des paroles simples, voilà levrai caractère des anciens Romains. Nous y avons été souventtrompés ; on a pris plus d’une fois des discours de capitan pourdes discours de héros. (V.)

Jamais dans la poésie on ne doit employer parla, par ici,si ce n’est dans le style comique. (V.)

7 Ce mot gens ne doit jamais entrer dans le style noble. On