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Tome premier.
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389
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POMPÉE,

ACTE CINQUIÈME.

SCÈNE PREMIÈRE'.

CORNÉLIE, tenant une petite urne en sa main;

PHILIPPE.

CORNÉLIE.

Mes yeux, puis-je vous croire, et n’est-ce pointun songeQui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge * ?

Te revois-je, Philippe, et cet époux si cherA-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher?

Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre ?

O vous, à ma douleur objet terrible et tendre 3 ,Éternel entretien de haine et de pitié,

1 Par quel art une scène inutile est-elle si belle? Cornélie adéjà dit sur la mort de Pompée tout ce qu’elle devait dire. Queles cendres de Pompée soient enfermées dans une urne ou non,c’est une chose absolument indifférente à la construction de lapièce ; cette urne ne fait ni le nœud, ni le dénoument : retran-chez cette scène, la tragédie (si c’en est une ) marche tout demême ; mais Cornélie dit de si belles choses, Philippe fait parlerCésar d’une manière si noble, le nom seul de Pompée fait unetelle impression, que cette scène même soutient le cinquièmeacte, qui est assez languissant. Ce quittons les règles sévères dela tragédie, est un véritable défaut devient ici une beauté frap-pante par les détails, par les beaux vers. (V.)

2 II est triste, dans notre poésie, que songe fasse toujours at-tendre la rime de mensonge. Un mensonge formé sur des vœuxn’est pas intelligible , n’est pas français. ( Y.)

3 Tendre à ma douleur ne peut se dire; et cependant cevers est beau : c’est qu’il est plein de sentiment, c’est qu’il estcomposé, comme les bons vers doivent l’être, d’un assemblageharmonieux de consonnes et de voyelles. Ce morceau, qui estun peu de déclamation, serait déplacé dans le premier momentoù Cornélie apprend la mort de son époux ; mais, après les pre-miers transports de la douleur, on peut donner plus de liberté àses sentiments. Peut-être ne devrait-il pas dire : ma divinitéseule , etc.; car est-ce à une femme vertueuse à blasphémer lesdieux? Garnier, du temps de Henri III, lit paraître Cornélie te-nant en main l’urne de Pompée. Elle dit :

O douce et chère cendre, ô cendre déplorable IQu’avecquevous ne suis-je, ô femme misérable 1

C’est la même idée, mais elle est grossièrement rendue dansGarnier, et admirablement dans Corneille : l’expression fait lapoésie. (Y.) — Pourquoi, malgré la petite irrégularité qu’onpeut y remarquer, ce vers est-il très-beau, de l’aveu même deVoltaire? Au lieu d’en donner la raison poétique, il en imagineune si étrange, qu’on a peine à croire qu’il la présente sérieuse-ment ; c’est, dit-il, parce que ce vers est composé d’un assem-blage harmonieux de consonnes et de voyelles. Ainsi ces versdont Horace parle avec si peu d’estime .

Versus inopes rerum, nugæque canora,

pourraient, à la faveur de l’harmonie, faire excuser leur pau-vreté. Il est trop évident que ce n’est point à ces voyelles et àces consonnes, auxquelles Corneille n’a jamais songé, qu’ilfaut attribuer le mérite de ce vers. S’il est véritablement beau,c’est par le sentiment profond de mélancolie qu’il exprime etqu’il inspire. (P.)^

ACTE V, SCÈNE I. 389

Reste ' du grand Pompée, écoutez sa moitié.N’attendez point de moi de regrets, ni de larmes;

Un grand cœur à ses maux applique d’autres charmes.Les faibles déplaisirs s’amusent à parler,

Et quiconque se plaint cherche à se consoler.

Moi, je jure des dieux la puissance Suprême,

Et, pour dire encor plus , je jure par vous-même ;

Car vous pouvez bien plus sur un cœur affligéQue le respect des dieux qui l’ont mal protégé :

Je jure donc par vous, ô pitoyable reste,

Ma divinité seule après ce coup funeste,

Par vous, qui seul ici pouvez me soulager,

De n’éteindre jamais l’ardeur de le venger.

Ptolomée à César, par un lâche artifice,

Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice ;

Et je n’entrerai point dans tes murs désolés,

Que le prêtre et le dieu ne lui soient immolés 2 .Faites-m’en souvenir, et soutenez ma haine,

O cendres, mon espoir aussi bien que ma peine 3 ;Et, pour m’aider un jour à perdre son vainqueur,Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur.

Toi qui l’as honoré sur cette infâme riveD’une flamme pieuse autant comme chétive 4,Dis-moi, quel bon démon a mis en ton pouvoirDe rendre à ce héros ce funèbre devoir ?

PHILIPPE.

Tout couvert de sonsang, etplus mort que lui-même,Après avoir cent fois maudit le diadème,

1 Reste. Ce mot se retrouve huit vers plus loin, et toujoursau singulier.

2 Peut-être le prêtre et le dieu sont peu convenables à lavraie douleur. Elle a dit que la cendre de Pompée est son seuldieu, et puis elle dit que César est le dieu, et Ptolémée le prê-tre. Tout cela est-il bien conséquent? Peut-être encore ce sen-timent serait plus digne de Cornélie, si elle ignorait avec quellegrandeur d’àme César a promis de venger la mort de Pompée.N’est-on pas un peu fâché que Cornélie ne parle que de fairetuer César? Ce sont des nuances délicates que les connaisseursaperçoivent, sans en approuver moins la force et la fierté dupinceau de l’auteur. (Y.)

3 C’est la répétilion de ce vers, objet terrible et tendre; maisaussi bien que ma peine affaiblit encore cette répétition, etdes cendres qui versent ce qu’un cœur ressent ne sont pasune image naturelle. (V.)

4 Cela n’est ni français ni noble; on ne dit point autantcomme, mais autant que. Ce mot de chétive a été heureuse-ment employé au second acte; dans quelque urne chétive enramasser la cendre. Le même terme peut faire un bon et unmauvais effet, selon la place où il est. Une urne chétive qui con-tient la cendre du grand Pompée présente à l’esprit un con-traste attendrissant; mais une flamme n’est point chétive. Cesdeux vers que Philippe met dans la bouche de César :

Reste d’un demi-dieu dont à peine je puisÉgaler le grand nom , tout vainqueur que j’en suis,

sont d’un sublime si touchant, qu’on dit avec raison que Cor-neille, dans ses bonnes pièces, faisait quelquefois parler les Ro-mains mieux qu’ils ne parlaient eux-mêmes. (V.)