394
POMPÉE, ACTE Y, SCÈNE V.
Que tu n’ignores pas comme on fait les divorces,
Que ton amour t’aveugle, et que pour l’épouserRome n’a point de lois que tu n’oses briser :
Mais sache aussi qu’alors la jeunesse romaineSe croira tout permis sur l’époux d’une reine,
Et que de cet hymen tes amis indignésVengeront sur ton sang leurs avis dédaignés.J’empêche ta ruine, empêchant tes caresses *.
Adieu : j’attends demain l’effet de tes promesses.
SCÈNE V.
CÉSAR, CLÉOPÂTRE, ANTOINE, LÉPIDE,ACHORÉE, CHARMION.
CLÉOPÂTRE.
Plutôt qu’à ces périls je vous puisse exposer,Seigneur, perdez en moi ce qui les peut causer :Sacrifiez ma vie au bonheur de la vôtre;
Le mien sera trop grand, et je n’en veux point d’autre 2 ,Indigne que je suis d’un César pour époux,
Que de vivre en votre âme, étant morte pour vous.
CÉSAR.
Reine, ces vains projets sont le seul avantageQu’un grand cœur impuissant a du ciel en partage 3 :Comme il a peu de force, il a beaucoup de soins ■* ;
Et, s’il pouvait plus faire, il souhaiterait moins.
Les dieux empêcheront l’effet de ces augures,
Et mes félicités n’en seront pas moins pures,
Pourvu que votre amour gagne sur vos douleurs 5 ,
faux sentiments exprimés en solécismes et en barbarismes! (V.)—S’il y a de la vérité dans les remarques de Voltaire sur ces senti-ments exagérés, devait-il s'exprimer aussi durement, etparai-tre offensé de ce qu’on avait pu les applaudir? (P.)
1 Ce vers pèche à la fois contre l’harmonie, contre la langue,contre les convenances et contre la vérité ; il ne convient pointà Cornélie de parler des caresses que César peut faire à Cléopâ-tre : elle n’empèclie point ses caresses, elle ne peut les empê-cher; elle pourrait seulement dire à César que l’amour d’uneÉgyptienne peut lui être fatal : mais il serait encore plus décentde ne lui en point parler. De quoi se mêle-t-elle ? est-ce l’affairede la veuve de Pompée, pour qui César a eu tant d’égards, tantde générosité? Cela n’est ni convenable ni intéressant. Il estri-dicule que Cornélie prononce ces paroles, que César les en-tende , et que Cléopâtre les souffre. (V.)
2 Cléopâtre parle aussi mal que César a parlé : elle ne veutpoint d’autre bonheur que d’être tuée par César, parce que Cor-nélie a manqué à toute bienséance, à toute honnêteté devantelle. (V.)
3 De vains projets qui sont le seul avantage qu’on ait du ciel enpartage ! et un grand cœur impuissant ! César vise au galimatiasaussi bien que Cornélie. (V.) — Voilà donc la dernière impres-sion que fait sur Voltaire le beau rôle de Cornélie, et le mot ga-limatias qui se retrouve sous sa plume! (P.)
4 Beaucoup de soins; ce n’est pas là le mot propre. Césarveut dire que Cornélie ne menace beaucoup que parce qu’elle apeu de pouvoir ; mais le mot de soins ne remplit point du toutcette idée. (V.)
5 Un amour qui gagne sur des douleurs ! (V.)
Qu’en faveur de César vous tarissiez vos pleurs,
Et que votre bonté, sensible à ma prière,
Pour un fidèle amant oublie un mauvais frère.
On aura pu vous dire avec quel déplaisirJ’ai vu le désespoir qu’il a voulu choisir 1 ;
Avec combien d’efforts j’ai voulu le défendreDes paniques terreurs qui l’avaient pu surprendre!
Il s’est de mes bontés jusqu’au bout défendu,
Et de peur de se perdre il s’est enfin perdu.
O honte pour César, qu’avec tant de puissance,
Tant de soins pour vous rendre entière obéissance *,Il n’ait pu toutefois, en ces événements,
Obéir au premier de vos commandements !Prenez-vous-en au ciel, dont les ordres sublimes 3Malgré tous nos efforts savent punir les crimes ;
Sa rigueur envers lui vous ouvre un sort plus doux,Puisque par cette mort l’Égypte est toute à vous.
CLÉOPÂTRE.
Je sais que j’en reçois un nouveau diadème,
Qu’on n’en peut accuser que les dieux et lui-même ;Mais comme il est, seigneur, de la fatalitéQue l’aigreur soit mêlée à la félicité 4,
Ne vous offensez pas si cet heur de vos armes,
Qui me rend tant debiens, me coûte un peu de larmes,Et si, voyant sa mort due à sa trahison,
Je donne à la nature ainsi qu’à la raison.
Je n’ouvre point les yeux sur ma grandeur si proche,Qu’aussitôt à mon cœur mon sang ne le reproche;J’en ressens dans mon âme un murmure secret,
Et ne puis remonter au trône sans regret.
ACHORÉE.
Un grand peuple, seigneur, dont cette cour est pleine,Par des cris redoublés demande à voir sa reine 5 ,
1 On ne choisit point un désespoir ; au contraire, le désespoi rôte la liberté du choix, ou, si l’on veut, le désespoir force àchoisir mal. (Y.)
2 Rendra entière obéissance. Ces termes signifient la sujétiond’un vassal. César veut dire qu’il a fait ce qu’il apupour obéir àla volontéde Cléopâtre. Ce n’est pas là rendre obéissance; cetteexpression ne lui convient pas : tant desoins pour ne se dit pas.(V.)
3 Ordres sublimes ne se dit plus ; on se sert des épithètes su-prêmes, souverains, inévitables, immuables; sublime estaffecté aux grandes idées, aux grands sentiments. (Y.)
4 Le mot propre serait amertume, au lieu d 'aigreur. (V.)
5 11 importe peu que le peuple soit ou non dans la cour pourvoir Cléopâtre. La pièce s’appelle Pompée ; les assassins sontpunis : tous les compliments de César et de Cléopâtre sont peut-être plus inutiles que le dernier discours de Cornélie, dans le-quel du moins il y a toujours de la grandeur. Cette dernièrescène est la plus froide de toutes ; et, dans une tragédie, elle doitêtre, s’il se peut, la plus touchante. Mais Pompée n’est pointune véritable tragédie; c’est une tentative que lit Corneille pourmettre sur la scène des morceaux excellents, qui ne faisaientpoint un tout; c’est un ouvrage d’un genre unique, qu’il ne fau-drait pas imiter, et que son génie, animé par la grandeur ro-maine, pouvait «cul faire réussir. Telleestla force decegénie,que celte pièce l’emporte encore sur mille pièces régulières, que