EXAMEN DE POMPÉE.
Et, tout impatient, déjà se plaint aux deuxQu’on lui donne trop tard un bien si prédeux.
CÉSAR.
\e lui refusons plus le bonheur qu’il désire :Princesse, allons par là commencer votre empire.
Fasse le juste ciel, propice à mes désirs ;
Que ces longs cris de joie étouffent vos soupirs,
Et puissent ne laisser dedans votre penséeQue l’image des traits dont mon âme est blessée 1 !Cependant qu’à l’envi ma suite et votre courPréparent pour demain la pompe d’un beau jour,Où, dans un digne emploi l’une et l’autre occupée,Couronne Cléopâtre et m’apaise Pompée,
Elève à l’une un trône, à l’autre des autels,
Et jure à tous les deux des respects immortels 3 .
leur froideur a fait oublier. Trente beaux vers de Cornélie valen tbeaucoup mieux qu’une pièce médiocre. (Y.)
1 Voilà de ces métaphores qui ne paraissent pas naturelles.Comment peut-on avoir dans sa pensée l’image d’un trait qui àblessé une àme? Ces ligures forcées expriment toujours mal lesentiment. César veut dire : puissiez-vous ne vous occuperque de mon amour! Il pouvait y ajouter encore : de sa gloire.Ces sentiments doivent être toujours exprimés noblement, maisjamais d’une manière recherchée. (Y.)
2 La première question qui se présente sur la tragédie qui apour titre Pompée, c’est de savoir quel en est le sujet. Ce nepeut être la Mort de Pompée, quoique depuis longtemps onse soit accoutumé à l’afticher sous ce titre très-improprement;car Pompée est assassiné au commencement du second acte. Cepourrait être la vengeance de cette mort, si Ptoiomée, qui péritdans un combat à la lin de la pièce, était tué en punition de soncrime ; mais il ne l’est que parce que César, à qui ce prince per-lide veut faire éprouver le sort de Pompée, se trouve heureuse-ment le plus fort, et triomphe de l’armée égyptienne. Cette cons-piration contre César, et le péril qu’il court, forment donc uneseconde action, moins intéressante que la première ; car on sait(fuels éloges unanimes les connaisseurs ont donnés à la scèned’exposition, qui montre Ptoiomée délibérant avec ses ministressur l’accueil qu’il doit faire à Pompée, vaincu à Pharsale, etcherchant un asile en Égypte. On ne peut pas commencer unetragédie d’une manière plus imposante à la fois et plus atta-chante ; et quoique l’exécution en soit souvent gâtée par l’en-dure et la déclamation, cette ouverture de pièce, en ne la con-sidérant que par son objet, passe avec raison pour un modèle.Des scènes d’une galanterie froide, et quelquefois indécente,entre César et Cléopâtre, ne sont qu’un remplissage vicieux quiachève de faire de cette pièce un ouvrage très-irrégulier, com-posé de parties incohérentes. Les caractères ne sont pas moinsrépréhensibles. Le roi Ptoiomée, qui supplie sa sœur Cléopâtred’employer son crédit auprès de César pour en obtenir la grâcedePhotin, est entièrement avili; et quand Achorée dit, en par-lant de sa contenance devant César :
Toutes ses actions ont senti la bassesse :
J’en ai rougi moi-même, et me suis plaint à moi
De voir là Ptoiomée, et n’y point voir de roi,
il fait en très-beaux vers la critique de ce caractère. César, quin’a vaincu à Pharsale que pour Cléopâtre, et qui n’est venuen Égypte que pour elle, est encore plus sensiblement dégradé,parce que c’est un des personnages dont le nom seul annoncela grandeur. Cléopâtre, qui parle d’amour et de mariage, enstyle de comédie, à César qui est marié, joue un rôle indigne
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EXAMEN DE POMPÉE.
A bien considérer cette pièce, je ne crois pas qu’il y enait sur le théâtre où l’histoire soit plus conservée et plusfalsifiée tout ensemble. Elle est si connue, que je n’ai oséen changer les événements; mais il s’y en trouvera peuqui soient arrivés comme je les fais arriver. Je n’y ai ajoutéque ce qui regarde Cornélie, qui semble s’y offrir d’elle-même, puisque, dans la vérité historique, elle était dans lemême vaisseau que son mari lorsqu’il aborda en Égypte,qu’elle le vit descendre dans la barque, où il fut assassinéà ses yeux par Septime, et qu’elle fut poursuivie sur merpar les ordres de Ptoiomée. C’est ce qui m’a donné occa-sion de feindre qu’on l’atteignit, et qu’elle fut ramenéedevant César, bien que l’histoire n’en parle point. La di-versité des lieux où les choses se sont passées, et la lon-gueur du temps qu’elles ont consumé dans la vérité histo-rique , m’ont réduit à cette falsification pour les ramenerdans l’unité de jour et de lieu. Pompée fut massacré devantles murs dePelusium, qu’on appelle aujourd’hui Damiette,et César prit terre à Alexandrie. Je n’ai nommé ni l’uneni l’autre ville, de peur que le nom de l’une n’arrêtât l’i-magination de l’auditeur, et ne lui fit remarquer malgrélui la fausseté de ce qui s’est passé ailleurs. Le lieu particu-lier est, comme dans Polycucle, un grand vestibule com-mun à tous les appartements du palais royal ; et celte unitén’a rien que de vraisemblable, pourvu qu’on se détache dela vérité historique. Le premier, le troisième, et le qua-trième acte, y oui leur justesse manifeste ; il y peut avoirquelque difficulté pour le second et le cinquième, dontCléopâtre ouvre l’un, et Cornélie l’autre. Elles semble-raient toutes deux avoir plus de raison de parler dans leurappartement; mais l’impatience de la curiosité féminineles en peut faire sortir : l’une pour apprendre plus tôt lesnouvelles de la mort de Pompée, ou par Achorée, qu’ellea envoyé en être témoin, ou par le premier qui entreradans ce vestibule; et l’autre, pour en savoir du combat deCésar et des Romains contre Ptoiomée et les Égyptiens,pour empêcher que ce héros n’en aille donner à Cléopâtreavant qu’à elle, et pour obtenir de lui d’autant plus tôt lapermission de partir. En quoi on peut remarquer que,
d’une princesse. Cependantlapièce est restée au théâtre malgrétous ses défauts, et s’y soutient par une de ces ressources quiappartiennent au génie de Corneille, par le seul rôle de Corné-lie. Iloffreun mélange de noblesse et de douleur, de sublime etde pathétique, qui fait revivre en elle tout l’intérêt attaché à ceseul nom de Pompée. Il ne parait point dans la pièce; mais ilsemble que son ombre la remplisse et l’anime. L’urne qui con-tient ses cendres, et qu’apporte à sa veuve un R.omain obscurqui a rendu les derniers devoirs aux restes d’un héros malheu-reux, l’expression touchante des regrets de Corneilie, et les ser-ments qu’elle fait de venger son époux, les regrets même deCésar, qui ne peut refuser des larmes au sort de son ennemi,répandent de temps en temps sur cette pièce une sorte de deuilmajestueux qui convient à la tragédie. La scène où Cornélievienl avertir César des complots formés contre sa vie par Plo-lomée et Photin est encore une de ces hautes conceptions quicaractérisent le grand Corneille, et rappellentl’auteur des Ho-rnces et de Cinna. ( L.\ H.)