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Tome premier.
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LE MENTEUR,

COMÉDIE. — 1642.

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ÉPITRE.

Monsieur,

Je tous présente une pièce de théâtre d’un style si éloi-gné de ma dernière, qu’on aura de la peine à croire qü’ellessoient parties toutes deux de la même main, dans le mêmehiver. Aussi les raisons qui m’ont obligé à y travailler ontété bien différentes. J’ai fait Pompée pour satisfaire à ceuxqui ne trouvaient pas les vers de Polyeucte si puissants queceux de Canna, et leur montrer que j’en saurais Dieu re-trouver la pompe quand le sujet le pourrait souffrir; j’aifait le Menteur pour contenter les souhaits de beaucoupd’autres qui, suivant l’humeur des Français, aiment lechangement, et, après tant de poèmes graves dont nosmeilleures plumes ont enrichi la scène, m’ont demandéquelque chose de plus enjoué qui ne servit qu’à les divertir.Dans le premier, j’ai voulu faire un essai de ce que pou-vaient la majesté du raisonnement et la force des vers dé-nués de l’agrément du sujet; dans celui-ci, j’ai voulu ten-ter ce que pourrait l’agrément du sujet dénué de la forcedes vers. Et d’ailleurs, étant obligé au genre comique dema première réputation, je ne pouvais l’abandonner toutà fait sans quelque espèce d’ingratitude. 11 est vrai que,comme alors que je me hasardai à le quitter, je n’osai mefier à mes seules forces, et que, pour m’élever à la di-gnité du tragique, je pris l’appui du grand Sénèque 2 , àqui j’empruntai tout ce qu’il avait donné de rare à sa Mé-dée: ainsi, quand je me suis résolu de repasser du héroïqueau naïf, je n’ai osé descendre de si haut sans m’assurerd’un guide, et me suis laissé conduire au fameux Lope de

1 II faut avouer que nous devons à l’Espagne la première tra-gédie touchante et la première comédie de caractère qui aientillustré la France. Ne rougissons point d’être venus tard danstous les genres. C’est beaucoup que, dans un temps où l’on n econnaissait que des aventures romanesques et des turlupinades,Corneille mit la morale sur le théâtre. Ce n’est qu’une traduc-tiou; mais c’est probablement à cette traduction que nous de-vons Molière. Il est impossible, en effet, que l'inimitable Mo-lière ait vu cette pièce sans voir tout d’un coup la prodigieusesupériorité que ce genre a sur tous les autres, et sans s’y livrerentièrement. Il y a autant de distance de Milite au Menteurque de toutes les comédies de ce temps-là à Milite : ainsi Cor-neille a réformé la scène tragique et la scène comique par d’heu-reuses imitations. (V.)

2 Sénèque le tragique n’est souvent qu’un déclamateur quine méritait pas le nom de grand de la part du grand Corneille.

(P-)

Vega, de peur de m’égarer dans les détours de tant d’in-triques que fait notre Menteur. En un mot, ce n’est iciqu’une copie d’un excellent original qu’il a mis au joursous le titre de la Verclacl sospechosa ; et, me liant surnotre Horace, qui donne liberté de tout oser aux poètesainsi qu’aux peintres r , j’ai cru que, nonobstant la guerredes deux couronnes, il m’était permis de trafiquer en Es-pagne. Si celte sorte de commerce était un crime, il y alongtemps que je serais coupable, je ne dis pas seulementpour le Vid, où je me suis aidé de dom Guiliem de Castro ,mais aussi pour Médée, dont je viens de parler, et pourPompée même, ou, pensant me fortifier du secours dedeux Latins, j’ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque etLucain étant tous deux de Cordoue. Ceux qui ne voudrontpas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis ap-prouveront du moins que je pille chez eux ; et, soit qu’onfasse passer ceci pour un larcin ou pour un emprunt, jem’en suis trouvé si bien, que je n’ai pas envie que ce soitle dernier que je ferai chez eux. Je crois que vous en serezd’avis, et ne m’en estimerez pas moins.

Je suis,

Monsieur,

Votre très-humble serviteur,CORNEILLE.

AU LECTEUR.

Bien que cette comédie et celle qui la suit soient toutesdeux de l’invention de Lope de Vega, je ne vous les donnepoint dans le même ordre que je vous ai donné le Cid etPompée , dont en l’un vous avez vu les vers espagnols, et enl’autre les latins, que j’ai traduits ou imités de Guiliem deCastro et de Lucain. Ce n’est pas que je n’aie ici empruntébeaucoup de choses de cet admirable original ; mais, commej’ai entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à lafrançaise, vous trouveriez si peu de rapport entre l’Espa-gnol et le Français, qu’au lieu de satisfaction vous n’en re-cevriez que de l’importunité.

Par exemple, tout ce que je fais conter à notre Menteurdes guerres d’Allemagne, où il se vante d’avoir été, l’Es-pagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le

i. Pictoribus atque poHis

Quidlibet audendi semper fuit eequa potestas.

De Arte poeticâ, v. JQ-