LE MENTEUR, ACTE I, SCÈNE I.
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Et je suis, tout au moins, l’intendant du quartier.
DOBA.NTE.
Ne t’effarouche point : je ne cherche, à vrai dire,
Que quelque connaissance où l’on se plaise à rire,Qu’on puisse visiter par divertissement,
Où l’on puisse en douceur couler quelque moment.Pour me connaître mal, tu prends mon sens à gauche.
CLITON.
J’entends , vous n’êtes pas un homme de débauche,Et tenez celles-là trop indignes de vousQue le son d’un écu rend traitables à tous * :
Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettesOù peuvent tous venants débiter leurs fleurettes 1 ,Mais qui ne font l’amour que de babil et d’yeux 3 ,Vous êtes d’encolure à vouloir un peu mieux.
Loin de passer son temps, chacun le perd chez elles;Et le jeu, comme on dit, n’en vaut pas les chandelles ‘hMais ce serait pour vous un bonheur sans égalQue ces femmes de bien qui se gouvernent mal,
Et de qui la vertu, quand on leur fait service,
N’est pas incompatible avec un peu de vice.
Vous en verrez ici de toutes les façons.
Ne me demandez point cependant de leçons;
Ou je me connais mal à voir votre visage,
Ou vous n’en êtes pas à votre apprentissage :
Vos lois ne réglaient pas si bien tous vos desseinsQue vous eussiez toujours un portefeuille aux mains.
DORANTE.
A ne rien déguiser, Cliton, je te confesseQu’à Poitiers j’ai vécu comme vit la jeunesse;
J’étais en ces lieux-là de beaucoup de métiers :
Mais Paris, après tout, est bien loin de Poitiers.
Le climat différent veut une autre méthode :
Ce qu’on admire ailleurs est ici hors de mode;
La diverse façon de parler et d’agir
Donne aux nouveaux venus souvent de quoi rougir.
Chez les provinciaux on prend ce qu’on rencontre ;
comédies, et qu’il ait imité ou plutôt deviné le ton de la bonnecompagnie de son temps, il est pourtant encore ici loin de labienséance et du bon goût ; mais au moins il n’y a pas de motdéshonnête, comme Scarron s’en permit dans de misérablesfarces des Jodelets, qui à la honte de la nation, et même de lacour, eurent tant de succès avant les chefs-d’œuvre de Mo-lière. (V.)
1 Le son d’un Écu et l’idée de ce vers sont des choses hon-teuses qu’on devrait retrancher pour l’honneur de la scènefrançaise. Ce vers même est imité de la satire de Regnier inti-tulée’ Macelte. Les bienséances étaient impunément violéesdans ce temps-là ; et Corneille, qui s’élevait au-dessus de sescontemporains, se laissait entraîner à leurs usages. (V.)
» Cela n’est pas français. On dit bien la maison où j’ai été,mais non la coquette où j’ai été. (V.)
3 Ce vers n’est pas français ; faire l'amour d’yeux et de ba-bil ne peut se dire. (V.)
4 Chandelles ; cette expression serait aujourd’hui indigne dela haute comédie. (V.)
Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre >.Mais il faut à Paris bien d’autres qualités ;
On ne s’éblouit point de ces fausses clartés ;
Et tant d’honnêtes gens, que l’on y voit ensemble,Font qu’on est mal reçu, si l’on ne leur ressemble.
CLITON.
Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez.
Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés :L’effet n’y répond pas toujours à l’apparence ;
On s’y laisse duper autant qu’en lieu de France ;
Et parmi tant d’esprits plus polis et meilleurs,
Il y croît des badauds autant et plus qu’ailleurs.
Dans la confusion que ce grand monde apporte,
Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte ;
Et dans toute la France il est fort peu d’endroitsDont il n’ait le rebut aussi bien que le choix.
Comme on s’y connaît mal, chacun s’y fait de miseEt vaut communément autant comme il se prise 3 :De bien pires que vous s’y font assez valoir.
Mais, pour venir au point que vous voulez savoir,Êtes-vous libéral?
DORANTE.
Je ne suis point avare.
CLITON.
C’est un secret d’amour et bien grand et bien rare ;Mais il faut de l’adresse à le bien débiter,
Autrement on s’y perd au lieu d’en profiter.
Tel donne à pleines mains qui n’oblige personne 4 :
La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne.L’un perd exprès au jeu son présent déguisé ;
L’autre oublie un bijou qu’on aurait refusé.
Un lourdaud libéral auprès d’urte maîtresseSemble donner l'aumône alors qu’il fait largesse ;
Et d’un tel contre-temps il fait tout ce qu’il fait 5 ,Que, quand il tâche à plaire, il offense en effet.
DORANTE.
Laissons là ces lourdauds contre qui tu déclames,
Et me dis seulement si tu connais ces dames.
CLITON.
Non : cette marchandise est de trop bon aloi ;
Ce n’est point là gibier à des gens comme moi ;
1 Ce mot signilie revue. ( V. )
2 Peut-être cette expression pouvait passer autrefois. (Y.)
3 Vaut autant comme n’est pas français ; on l’a déjà observéailleurs. (Y.)
4 Molière n’a point de tirade plus parfaite ; Térence n’a rienécrit de plus pur que ce morceau : il n’est pointau-dessusd’unvalet, et cependant c’est une des meilleures leçons pour se bienconduire dans le monde. Il me semble que Corneille a donnédes modèles de tous les genres. (V.)
5 On ne dit pas faire d’un contre-temps , mais faire à con-tre-temps. Au reste, cette scène est d’un ton très-supérieur àtoutes les comédies qu’on donnait alors : elle peint des mœursvraies ; elle est bien écrite, à l’exception de quelques fautes ex-cusables. (V.)