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Tome premier.
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LE MENTEUR, ACTE I, SCÈNE III.

Il est aisé pourtant d’en savoir des nouvelles,

Et bientôt leur cocher m’en dira des plus belles.

DORANTE.

Penses-tu qu’il t’en die?

CLITON.

Assez pour en mourir;Puisque c’est un cocher, il aime à discourir.

SCÈNE IL

DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE,ISABELLE.

CLARICE, faisant un faux pas, et comme se laissantchoir >.

Ay!

dorante , lui donnant la main.

Ce malheur me rend un favorable office 2 ,Puisqu’il me donne lieu de ce petit service 3 ;

Et c’est pour moi, madame, un bonheur souverainQue cette occasion de vous donner la main.

CLARICE.

L’occasion ici fort peu vous favorise,

Et ce faible bonheur ne vaut pas qu’on le prise.dorante.

11 est vrai, je le dois tout entier au hasard ;

Mes soins ni vos désirs n’y prennent point de part ;

Et sa douceur mêlée avec cette amertume

Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume,

Puisque enfin ce bonheur, que j’ai si fort prisé,

A mon peu de mérite eût été refusé.

CLARICE.

S’il a perdu si tôt ce qui pouvait vous plaire,

Je veux être à mon tour d’un sentiment contraire,

Et crois qu’on doit trouver plus de félicitéA posséder un bien sans l’avoir mérité.

1 Une comédie qui n’est fondée que sur un faux pas que faitune demoiselle en se promenant aux Tuileries semble man-quer d’art dans son exposition ; et les compliments que se fontClarice et Dorante n’annoncent ni intrigue ni caractère. (V.)

2 Si cette Clarice n’avait pas fait un faux pas, il n’y auraitdonc pas de pièce? Ce défaut est de l’auteur espagnol. L’espritest plus content quand l’intrigue est déjà nouée dans l’exposi-tion ; on prend bien plus de part à des passions déjà régnantes,à des intérêts déjà établis. Un amour qui commence tout d’uncoup dans la pièce, et dont l’origine est si faible, ne fait aucuneimpression, parce que cet amour n’est pas assez vraisemblable.On tolère la naissance soudaine de cette passion dans quelquejeune homme ardent et impétueux qui s’enflamme au premierobjet ; encore y faut-il beaucoup de nuances. On croirait presqueque ce Dorante, qui aime tant à mentir, exerce ce talent danssa déclaration d’amour, et que cet amour est un de ses men-songes; cependant il est de bonne foi. (V.)

3 Lieu d’un service n’est pas français : on donne lieu de ren-dre service. (V.)

CORNEILLE. — TOME I.

J’estime plus un don qu’une reconnaissance :

Qui nous donne fait plus que qui nous récompense ;Et le plus grand bonheur au mérite rendu 1Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû.

La faveur qu’on mérite est toujours achetée;

L’heur en croît d’autant plus, moins elle est méritée;Et le bien où sans peine elle fait parvenirPar le mérite à peine aurait pu s’obtenir.

DORANTE.

Aussi ne croyez pas que jamais je prétendeObtenir par mérite une faveur si grande :

J’en sais mieux le haut prix ; et mon cœur amoureux,Moins il s’en connaît digne, et plus s’en tient heureux,On me l’a pu toujours dénier sans injure;

Et si la recevant ce cœur même en murmure,

Il se plaint du malheur de ses félicités,

Que le hasard lui donne, et non vos volontés.

Un amant a fort peu de quoi se satisfaire

Des faveurs qu’on lui fait sans dessein de les faire :

Comme l’intention seule en forme le prix 2 ,

Assez souvent sans elle on les joint au mépris.

Jugez par là quel bien peut recevoir ma flammeD’une main qu’on me donne en me refusant l’âme.

Je la tiens, je la touche et je la touche en vain,

Si je ne puis toucher le cœur avec la main.

CLARICE.

Cette flamme, monsieur, est pour moi fort nouvelle,Puisque j’en viens de voir la première étincelle.

Si votre cœur ainsi s’embrase en un moment,

Le mien ne sut jamais brûler si promptement ;

Mais peut-être, à présent, que j’en suis avertie,

Le temps donnera place à plus de sympathie.Confessez cependant qu’à tort vous murmurezDu mépris de vos feux, que j’avais ignorés.

SCÈNE III.

DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE,CLITON.

DORANTE.

C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,C’est-à-dire du moins depuis un an entier,

Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ; [des ;Je vous cherche en tous lieux, aux bals, auxpromena-

1 Cela n’est pas français : on rend justice au mérite, on ne luirend pas bonheur ( peut-être les premiers imprimeurs ont-ilsmis bonheur au lieu d "'honneur. ) Cette scène languit par unecontestation trop longue. (V.)

2 Ces dissertations dont ies phrases commencent presque tou-jours par comme, et dont l’auteur a rempli ses tragédies, sontune de ces habitudes qu’il avait prises en écrivant ; c’est la ma-nière du peintre. (V.)

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