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Tome premier.
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LE MENTEUR, ACTE I, SCÈNE VI.

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DOUANTE.

Tais-toi ; si jamais plus tu me viens avertir...

CLITON.

J’enrage de me taire et d’entendre mentir !

philiste , à Alcippe.

Voyez qu’heureusement dedans cette rencontreVotre rival lui-même à vous même se montre.

dobante, revenant à eux.

Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.

J’avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster;Les quatre contenaient quatre chœurs de musique,Capables de charmer le plus mélancolique.

Au premier, violons ; en l’autre, luths et voix;

Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois,Qui tour à tour dans l’air poussaient des harmonies 1Dont on pouvait nommer les douceurs infinies.

Le cinquième était grand, tapissé tout exprèsDe rameaux enlacés pour conserver le frais,

Dont chaque extrémité portait un doux mélangeDe bouquets de jasmin, de grenade, et d’orange.

Je fis de ce bateau la salle du festin :

Là je menai l’objet qui fait seul mon destin;

De cinq autres beautés la sienne fut suivie,

Et la collation fut aussitôt servie.

Je ne vous dirai point les différents apprêts,

Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets :

Vous saurez seulement qu’en ce lieu de délicesOn servit douze plats, et qu’on fit six services ;Cependant que les eaux, les rochers, et les airs,Répondaient aux accents de nos quatre concerts.Après qu’on eut mangé, mille et mille fusées,S’élançant vers les cieux , ou droites ou croisées,Firent un nouveau jour, d’où tant de serpenteauxD’un déluge de flamme attaquèrent les eaux,

Qu’on crut que, pour leur faire une plus rudeguerre,Tout l’élément du feu tombait du ciel en terre.

Après ce passe-temps on dansa jusqu’au jour,

Dont le soleil jaloux avança le retour :

S’il eût pris notre avis , sa lumière importuneN’eût pas troublé si tôt ma petite fortune ;

Mais, n’étant pas d’humeur à suivre nos désirs,

Il sépara la troupe, et finit nos plaisirs.

ALCIPPE.

Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles ;Paris, tout grand qu’il est, en voit peu de pareilles.

1 Quoique ce substantif harmonie n’admette point de pluriel,non plus que mélodie, musique, physique, et presque tousles noms des sciences et des arts, cependant j’ose croire que,dans cette occasion, ces harmonies ne sont point une faute,parce que ce sont des concerts différents. On peut : dire lesmélodies de Lully et de Rameau sont différentes ; de plus, leMenteur s’égaye dans son récit, et pousser des harmonies estassez plaisant pour un menteur qui est supposé chercher à toutmoment ses phrases. (Y.)

DORANTE.

J’avais été surpris; et l’objet de mes vœuxNe m’avait tout au plus donné qu’une heure ou deux.

PHILISTE.

Cependant l’ordre est rare, et la dépense belle.

DOBANTE.

U s’est fallu passer à cette bagatelle 1 :

Alors que le temps presse, on n’a pas à choisir.

ALCIPPE.

Adieu : nous nous verrons avec plus de loisir.

DORANTE.

Faites état de moi.

alcippe , à Philiste, en s’en allant.

Je meurs de jalousie!philiste, à Alcippe.

Sans raison toutefois votre âme en est saisie ;

Les signes du festin ne s’accordent pas bien.alcippe , à Philiste.

Le lieu s’accorde, et l’heure : et le reste n’est rien.

SCÈNE VI.

DORANTE, CLITON.

CLITON.

Monsieur, puis-je à présent parler sans vous déplaire ?

DOBANTE.

Je remets à ton choix de parler ou te taire * ;

Mais quand tu vois quelqu’un, ne fais plus l’insolent.

CLITON.

Votre ordinaire est-il de rêver en parlant ?

DORANTE.

Où me vois-tu rêver,?

CLITON.

J’appelle rêveries

Ce qh’en d’autres qu’un maître on nomme menteries.Je parle avec respect.

DOBANTE.

Pauvre esprit !

CLITON.

Je le perds

Quand je vous ois parler de guerre et de concerts 3 .

1 Se passer à, se passer de, sont deux choses absolumentdifférentes. Se passer à signilie se contenter de ce qu’on a ; sepasser de signilie soittenir le besoin de ce qu’on n’a pas : il aquatre attelages, on peut se passer à moins ; vous avez cent milleécus de rente, et je m’en passe. ( Y. )

2 La grande exactitude de la prose veut de se taire ; mais ilfaut renoncer à faire des vers si cette petite licence n’est paspermise. (V.)

3 Je vous ois ne se dit plus ; pourquoi ? cette diphthongue n’es t-elle pas sonore? Foi, loi, crois, bois, révoltent-ils l’oreille?Pourquoi rinlinitif ouïr est-il resté, et le présentest-il proscrit?La syntaxe est toujours fondée sur la raison : l’usage et l’aboli-tion des mots dépendent quelquefois du caprice; mais on peut