LE MENTEUR, ACTE II, SCENE VI.
Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé ),
Ce soir même son père en ville avait soupé ;
Il monte à son retour, il frappe à la porte : elleTransit,pâlit, rougit, me cache en sa ruelle,
Ouvre enfin, et d’abord ( qu’elle eut d’esprit et d’art ! )Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard,
Dérobe en l’embrassant son désordre à sa vue :
Il se sied ; il lui dit qu’il veut la voir pourvue ;
Lui propose un parti qu’on lui venait d’offrir.
Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir!
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
Que sans m’inquiéter elle plut à son père.
Ce discours ennuyeux enfin se termina ;
Le bon homme partait quand ma montre sonna ;
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :
« Depuis quand cette montre ? et qui vous l’a donnée ?« Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer,
« Dit-elle ; et veut ici la faire nettoyer,
« N’ayant point d’horlogiers 1 au lieu de sa demeure :« Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure.
« Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin. »Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :
Je la lui donne en main; mais, voyez ma disgrâce,Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse,
Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ;Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte.
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte;
Il appelle au secours, il crie à l’assassin :
Son fils et deux valets me coupent le chemin.
Furieux de ma perte, et combattant de rage,
Au milieu de tous trois je me faisais passage,
Quand un autre malheur de nouveau me perdit ;
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise,
De sa frayeur première aucunement remise,
Sait prendre un temps si juste en son reste d’effroi,Qu’elle pousse la porte et s’enferme avec moi.Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles,Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles,Nous nous barricadons, et, dans ce premier feu,Nous croyons gagner tout à différer un peu.
teur de C-inna. Les Ménandre, les Térence, écrivirent en vers ;c’est un mérite de plus : et ce n’est guère que par impuissancede mieux faire ou par envie de faire vite que les modernes ontécrit des comédies en prose. On s’y est ensuite accoutumé.U Avare surtout, que Molière n’eut pas le temps de versifier,détermina plusieurs auteurs à faire en prose leurs comédies.Bien des gens prétendent aujourd’hui que la prose est plus na-turelle , et sert mieux le comique. Je crois que dans les farcesla prose est assez convenable; mais que le Misanthrope et leTartuffe perdraient de force et d’énergie s’ils étaient en prose.(V.)
1 Ce mot venait d’ètre créé, et portait encore, du vivant deCorneille, toutes les traces de son étymologie.
Mais comme à ce rempart l’un et l’autre travaille,D’une chambre voisine on perce la muraille :
Alors me voyant pris, il fallut composer.
(Ici Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce, avecIsabelle, les voit aussi de la sienne.)
GÉRONTE.
C’est-à-dire en français qu’il fallut l’épouser?
DORANTE.
Les siens m’avaient trouvé de nuit seul avec elle,
Ils étaient les plus forts, elle me semblait belle,
Le scandale était grand, son honneur se perdait ;
A ne le faire pas ma tête en répondait ;
Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes,A mon cœur amoureux étaient de nouveaux charmes :Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur,
Et me mettre avec elle au comble du bonheur,
Je changeai d’un seul mot la tempête en bonace,
Et fis ce que tout autre aurait fait en ma place.Choisissez maintenant de me voir ou mourir,
Ou posséder un bien qu’on ne peut trop chérir.
GÉRONTE.
Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses,
Et trouve en ton malheur de telles circonstances,Que mon amour t’excuse ; et mon esprit touchéTe blâme seulement de l’avoir trop caché.
DORANTE.
Le peu de bien qu’elle a me faisait vous le taire.
GÉRONTE.
Je prends peu garde au bien, afin d’être bon père.Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu,
Tu l’aimes, elle t’aime; il me suffit. Adieu :
Je vais me dégager du père de Clarice.
SCÈNE VI.
DORANTE, CLITON.
DORANTE.
Que dis-tu de l’histoire, et de mon artifice?
Le bon homme en tient-il? m’en suis-je bien tiré ?Quelque sot en ma place y serait demeuré ;
Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre,
Et, malgré son amour, se fût laissé contraindre,
Oh ! l’utile secret que mentir à propos !
CLITON.
Quoi ! ce que vous disiez n’est pas vrai !
DORANTE.
Pas deux mots v
Et tu ne viens d’ouïr qu’un trait de gentillessePour conserver mon âme et mon cœur à Lucrèce.
CLITON.
Quoi ! la montre, l’épée, avec le pistolet...
DORANTE.
Industrie.