420 le MENTEUR , ACTE Y, SCÈNE III.
D’où ce titre d’honneur a tiré sa naissance,
Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
Ceux qui l’ont jusqu’à moi fait passer dans leur sang?
DOUANTE.
J’ignorerais un point que n’ignore personne,
Que la vertu l’acquiert, comme le sang le donne?
GÉRONTE.
Où le sang a manqué, si la vertu l’acquiert,
Où le sang l’a donné, le vice aussi le perd.
Ce qui naît d’un moyen périt par son contraire ;
Tout ce que l’un a fait, l’autre le peut défaire ;
Et, dans la lâcheté du vice où je te voi,
Tu n’es plus gentilhomme, étant sorti de moi.
DORANTE.
Moi ?
GÉRONTE.
Laisse-moi parler, toi, de qui l’impostureSouille honteusement ce don de la nature :
Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais,
Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.
Est-il vice plus bas ? est-il tache plus noire,
Elus indigne d’un homme élevé pour la gloire?Est-il quelque faiblesse, est-il quelque actionDont un cœur vraiment noble ait plus d’aversion,Puisqu’un seul démenti lui porte une infamieQu’il ne peut effacer s’il n’expose sa vie,
Et si dedans le sang il ne lave l’affront
Qu’un si honteux outrage imprime sur son front ?
DORANTE.
Qui vous dit que je mens ?
GERONTE.
Qui me le dit, infâme ?
Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.
Le conte qu’hier au soir tu m’en fis publier...
cliton, bas, à Dorante.
Dites que le sommeil vous Ta fait oublier.
GÉRONTE.
Ajoute, ajoute encore avec effronterieLe nom de ton beau-père et de sa seigneurie ;Invente à m’éblouir quelques nouveaux détours.
cliton, bas , à Dorante.
Appelez la mémoire ou l’esprit au secours.
GÉRONTE.
De quel front cependant faut-il que je confesseQue ton effronterie a surpris ma vieillesse,
Qu’un homme de mon âge a cru légèrementCe qu’un homme du tien débite impudemment?
Tu me fais donc servir de fable et dé risée,
Passer pour esprit faible, et pour cervelle usée !Mais, dis-moi, te portais-je à la gorge un poignardVoyais-tu violence ou courroux de ma part?
Si quelque aversion t’éloignait de Clarice,
Quel besoin avais-tu d’un si lâche artifice?
Et pouvais-tu douter que mon consentement
?
Ne dût tout accorder à ton contentement.
Puisque mon indulgence, au dernier point venue,Consentait 1 à tes yeux l’hymen d’une inconnue?
Ce grand excès d’amour que je t’ai témoignéN’a point touché ton cœur, ou ne l’a point gagné :Ingrat, tu m’as payé d’une impudente feinte,
Et tu n’as eu pour moi respect, amour, ni crainte.Ya, je te désavoue.
DORANTE.
Eh ! mon père, écoutez.
GÉRONTE.
Quoi ? des contes en l’air et sur l’heure inventés ?
DORANTE.
Non, la vérité pure.
GÉRONTE.
En est-il dans ta bouche?cliton , bas, à Dorante.
Voici pour votre adresse une assez rude touche.DORANTE.
Épris d’une beauté qu’à peine j’ai pu voirQu’elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir,
De Lucrèce, en un mot : vous la pouvez connaître...
GÉRONTE.
Dis vrai : je la connais, et ceux qui l’ont, fait naître ;Son père est mon ami.
dorante .
Mon cœur en un momentÉtant de ses regards charmé si puissamment,
Le choix que vos bontés avaient fait de Clarice,Sitôt que je le sus, me parut un supplice ;
Mais comme j’ignorais si Lucrèce et son sortPouvaient avec le vôtre avoir quelque rapport,
Je n’osai pas encor vous découvrir la flammeQue venaient ses beautés d’allumer dans mon âme ;Et j’avais ignoré, monsieur, jusqu’à ce jourQue l’adresse d’esprit fût un crime en amour.
Mais, si je vous osais demander quelque grâce,
A présent que je sais et son bien et sa race,
Je vous conjurerais, par les nœuds les plus douxDont l’amour et le sang puissent m’unir à vous,
De seconder mes vœux auprès de cette belle ;Obtenez-la d’un père, et je l’obtiendrai d’elle.GÉRONTE.
Tu me fourbes encor.
DORANTE.
Si vous ne m’en croyez,
Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez ;
11 sait tout mon secret.
GÉRONTE.
Tu ne meurs pas de honte
1 Consentir est un verbe neutre qui régit le datif, c’est-à-dire notre préposition à , qui sert de datif. On ne dit pas con-sentir quelque chose, mais à quelque chose. Dans quelqueséditions, on a substitué approuvait à consentait. (V.)