LE MENTEUR, ACTE V, SCÈNE V.
Qu’il faille que de lui je fasse plus de compte,
Et que ton père même, en doute de ta foi,
Donne plus de croyance à ton valet qu’à toi !
Écoute : je suis bon, et, malgré ma colère,
Je veux encore un coup montrer un cœur de père ;
Je veux encore un coup pour toi me hasarder.
Je connais ta Lucrèce, et la vais demander;
Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive...
DOUANTE.
Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.
GÉfiONTE.
Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas :
Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas.
Mais sache que tantôt si pour cette LucrèceTu fais la moindre fourbe, ou la moindre finesse,
Tu peux bien fuir mes yeux, et ne me voir jamais ;Autrement souviens-toi du serment que je fais :
Je jure les rayons du jour qui nous éclaireQue tu ne mourras point que de la main d’un père,Et que ton sang indigne à mes pieds répanduRendra prompte justice à mon honneur perdu.
SCÈNE IV.
DORANTE, CLITON.
DORANTE.
Je crains peu les effets d’une telle menace.
CLITON.
Vous vous rendez trop tôt et de mauvaise grâce;
Et cet esprit adroit, qui l’a dupé deux fois,
Devait en galant homme aller jusques à trois :
Toutes tierces, dit-on, sont bonnes, ou mauvaises *.
DORANTE.
Cliton, ne raille point, que tu ne me déplaises :
D’un trouble tout nouveau j’ai l’esprit agité.
CLITON.
N’est-ce point du remords d’avoir dit vérité ?
Si pourtant ce n’est point quelque nouvelle adresse;Car je doute à présent si vous aimez Lucrèce 2 ,
Et vous vois si fertile en semblables détours,
Que, quoi que vous disiez, je l’entends au rebours.
DORANTE.
Je l’aime; et sur ce point ta défiance est vaine;
Mais je hasarde trop, et c’est ce qui me gène.
1 Cette plaisanterie est tirée de l’opinion où l’on était alorsque le troisième accès de lièvre décidait de la guérison ou de lamort. (Y.)
2 On ne sait, en effet, qui Dorante aime; il ne le sait pas lui-même : c’est une intrigue où le lecleur n’a aucune part. Do-rante, Lucrèce et Ciarice, prennent si peu de part à cet amour,que le spectateur n’y prend aucun intérêt. C’est un très-granddéfaut, comme on l’a déjà dit; et l’intrigue n’est point assezplaisante pour réparer cette faute : la pièce ne se soutient queparle comique des menteries de Dorante. (V.)
Si son père et le mien ne tombent point d’accord,Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port.Et d’ailleurs, quand l’affaire entre eux serait conclue,Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue?
J’ai tantôt vu passer cet objet si charmant :
Sa compagne, ou je meure, a beaucoup d’agrément.Aujourd’hui que mes yeux l’ont mieux examinée,
De mon premier amour j’ai l’âme un peu gênée :
Mon cœur entre les deux est presque partagé 1 ;
Et celle-ci l’aurait, s’il n’était engagé.
CLITON.
Mais pourquoi donc montrer une flamme si grande,Et porter votre père à faire une demande ?
DORANTE.
Il ne m’aurait pas cru, si je ne l’avais fait.
CLITON.
Quoi ! même en disant vrai, vous mentiez en effet 2 .
DORANTE.
C’était le seul moyen d’apaiser sa colère.
• Que maudit soit quiconque a détrompé mon père !Avec ce faux hymen j’aurais eu le loisirDe consulter mon cœur, et je pourrais choisir.
CLITON.
Mais sa compagne enfin n’est autre que Ciarice.
DORANTE.
Je me suis donc rendu moi-même un bon office.
Oh! qu’Alcippe est heureux, et que je suis confus!Mais Alcippe, après tout, n’aura que mon refus.
N’y pensons plus, Cliton , puisque la place est prise.
CLITON.
Vous en voilà défait aussi bien que d’Orphise.
DORANTE.
Reportons à Lucrèce un esprit ébranlé,
Que l’autre à ses yeux même avait presque volé.
Mais Sabine survient.
SCÈNE Y.
DORANTE, SABINE, CLITON.
DORANTE.
Qu’as-tu fait de ma lettre?
En de si belles mains as-tu su la remettre ?
SARINE.
Oui, monsieur, mais....
DORANTE.
Quoi! mais?
SABINE.
Elle a tout déchiré.
1 Cela seul suflit pour refroidir la pièce. S’il ne se soucied’aucune, qu’importe celle qu’il aura? (V.)
2 Voilà une excellente plaisanterie, qui prépare le dénou-aient de l’intrigue. (V.)