Band 
Tome premier.
Seite
453
JPEG-Download
 

453

LA SUITE DU MENTEUR, ACTE IV, SCÈNE II.

On s’estime, on se cherche, on s’aime en un moment;Tout ce qu’on s’entredit persuade aisément ;

Et sans s’inquiéter d’aucunes peurs frivoles,

La foi semble courir au-devant des paroles ;

La langue en peu de mots en explique beaucoup ;Lesyeux, plus éloquents, font tout voirtoutd’un coup;Et de quoi qu’à l’envi tous les deux nous instruisent,Le cœur en entend plus que tous les deux n’en disent.

LYSE.

Si, comme dit Sylvandre, une âme en se formant 1 ,Ou descendant du ciel, prend d’une autre l’aimant,La sienne a pris le vôtre, et vous a rencontrée.

MÉLISSE.

Quoi ! tu lis les romans ?

LYSE.

Je puis bien lire Astrée ;

Je suis de son village, et j’ai de bons garantsQu’elle et son Céladon étaient de mes parents.

MÉLISSE.

Quelle preuve en as-tu ?

LYSE.

Ce vieux saule, madame,Où chacun d’eux cachait ses lettres et sa flamme,Quand le jaloux Sémire en fit un faux témoin.

Du pré de mon grand-père il fait encor le coin ;

Et l’on m’a dit que c’est un infaillible signeQue d’un si rare hymen je viens en droite ligne.

Vous ne m’en croyez pas?

MÉLISSE.

De vrai, c’est un grand point.

LYSE.

Aurais-je tant d’esprit, si cela n’était point?

D’où viendrait cette adresse à faire vos messages,

A jouer avec vous de si bons personnages,

Ce trésor de lumière et de vivacité,

Que d’un sang amoureux que j’ai d’eux hérité?

MÉLISSE.

Tu le disais tantôt, chacun a sa folie ;

Les uns l’ont importune, et la tienne est jolie.

SCÈNE II.

CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE.

CLÉANDEE.

Je viens d’avoir querelle avec ce prisonnier,

Ma sœur.

1 Tout ce qui suit est une allusion au roman de l 'Astrée dumarquis d’Urfé, roman qui eut en France beaucoup de réputa-tion et de cours sous les régnes de Henri IV et de Louis XIII, etqu’on lisait encore même dans les beauxjours de Louis XIV, surla foi de sa réputation. Toutes ces allusions sont toujours froidesau théâtre, parce qu’elles ne sont point liées au nœud de lapièce; ce n'est que de la conversation, ce n’est que de l’esprit,et toute beauté étrangère est un defaut. (V.)

MÉLISSE.

Avec Dorante, avec ce cavalierDont vous tenez l’honneur, dont vous tenez la vie?Qu’avez-vous fait!

CLÉANDEE.

Un coup dont tu seras ravie.

MÉLISSE.

Qu’à cette lâcheté je puisse consentir !

CLÉANDEE.

Bien plus, tu m’aideras à le faire mentir.

MÉLISSE.

Ne le présumez pas, quelque espoir qui vous flatte ;

Si vous êtes ingrat, je ne puis être ingrate.

CLÉANDEE.

Tu semblés t’en fâcher!

MÉLISSE.

Je m’en fâche pour vous.

D’un mot il peut vous perdre, et je crains son courroux.

CLÉANDEE.

11 est trop généreux, et d’ailleurs la querelle,

Dans les termes qu’elle est, n’est pas si criminelle.Écoute. Nous parlions des dames de Lyon ;

Elles sont assez mal en son opinion :

Il confesse de vrai qu’il a peu vu la ville,

Mais il se l’imagine en beautés fort stérile,

Et ne peut se résoudre à croire qu’en ces lieuxLa plus belle ait de quoi captiver de bons yeux.

Pour l’honneur du pays j’en nomme trois ou quatre;Mais, à moins que de voir, il n’en veut rien rabattre ;Et comme il ne le peut étant dans la prison,

J’ai cru par un portrait le mettre à la raison ;

Et, sans chercher plus loin ces beautés qu’on admire,Je ne veux que le tien pour le faire dédire.

Me le dénieras-tu, ma sœur, pour un moment ?

MÉLISSE.

Vous me jouez, mon frère , assez accortement ;

La querelle est adroite et bien imaginée.

CLÉANDEE.

Non, je m’en suis vanté, ma parole est donnée.

MÉLISSE.

S’il faut ruser ici, j’en sais autant que vous,

Et vous serez bien fin si je ne romps vos coups.

Vous pensez me surprendre, et je n’en fais que rire;Dites donc tout d’un coup ce que vous voulez dire.

CLEANDEE.

Eh bien ! je viens de voir ton portrait en ses mains.

MÉLISSE.

Et c’est ce qui vous fâche?

CLÉANDEE.

Et c’est dont je me plains.

MÉLISSE.

J’ai cru vous obliger, et l’ai fait pour vous plaire ;Votreordre était exprès.