THEODORE
VIERGE ET MARTYRE,
TRAGÉDIE CHRÉTIENNE. — 1645.
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A MONSIEUR L. P. C. B.
Monsieur ,
Je n’abuserai point de votre absence de la cour pourvous imposer touchant cette tragédie : sa représentationn’a pas eu grand éclat; et, quoique beaucoup en attri-buent la cause à diverses conjonctures qui pourraient mejustifier aucunement, pour moi je ne m’en veux prendrequ’à ses défauts, et la tiens mal faite, puisqu’elle a été malsuivie. J’aurais tort de m’opposer au jugement du public :il m’a été trop avantageux en mes autres ouvrages pour ledésavouer en celui-ci; et, si je l’accusais d’erreur ou d’in-justice pour Théodore, mon exemple donnerait lieu à toutle monde de soupçonner des mêmes choses tous les arrêtsqu’il a prononcés en ma faveur. Ce ri’est pas toutefois sansquelque sorte de satisfaction que je vois que la meilleurepartie de mes juges impute ce mauvais succès à l’idée dela prostitution que l’on n’a pu souffrir, quoiqu’on sût bienqu’elle n’aurait pas d’effet, et que pour en exténuer l’hor-reur j’aie employé tout ce que l’art et l’expérience 1 m’ontpu fournir de lumières; et certes, il y a de quoi congratulerà la pureté 2 de notre théâtre, de voir qu’une histoire quifait le plus bel ornement du second livre des Vierges desaint Ambroise, se trouve trop licencieuse pour y être sup-portée. Qu’eût-on dit, si, comme ce grand docteur del’Église, j’eusse fait voir Théodore dans le lieu infâme, sij’eusse décrit les diverses agitations de son âme durantqu’elle y fut, si j’eusse figuré les troubles qu'elle y ressentitau premier moment qu’elle y vit entrer Didyme? C’est là-dessus que ce grand saint fait triompher son éloquence, et-c’est pour ce spectacle qu’il invite particulièrement lesvierges à ouvrir les yeux. Je l’ai dérobé à la vue, et, autantque j’ai pu, à l’imagination de mes auditeurs; et après yavoir consumé toute mon adresse, la modestie de notrescène a désavoué comme indigne d’elle 3 ce peu que la né-
1 II ne paraît pas qu’il ait mis de voile sur ce sujet révoltant,puisqu’il emploie dans la pièce les mots de prostitut ion, <¥im-pudicité, d e fille abandonnée aux soldats. (V.)
2 Congratuler à ne se dit plus. Cette phrase est latine, libigratulor : mais aujourd’hui congratuler régit l’accusatif,comme féliciter. (V.)
3 Les honnêtes gens assemblés sont toujours chastes. On souf-
cessité de mon sujet m’a forcé d’en faire connaître. Aprèscela, j’oserai bien dire que ce n’est pas contre des comé-dies pareilles aux nôtres que déclame saint Augustin ', etque ceux que le scrupule, ou le caprice, ou le zèle, en rendopiniâtres ennemis, n’ont pas grande raison de s’appuyerde son autorité : c’est avec justice qu’il condamne celles deson temps, qui ne méritaient que trop le nom qu’il leurdonne de spectacles de turpitude; mais c’est avec injusticequ’on veut étendre celte condamnation jusqu’à celles dunôtre, qui ne contiennent, pour l’ordinaire, que desexemples d’innocence, de vertu et de piété. J’aurais mau-vaise grâce de vous en entretenir plus au long ; vous êtesdéjà trop persuadé de ces vérités, et ce n’est pas mon des-sein d’entreprendre ici de désabuser ceux qui ne veulentpas l’être : il est juste qu’on les abandonne à leur aveugle-ment volontaire, et que, pour peine de la trop facilecroyance qu’ils donnent à des invectivés mal fondées, ils demeurent privés du plus agréable et du plus utile des diver-tissements 2 dont l’esprit humain soit capable. Contentons-nous d’en jouir sans leur en faire part; et souffrez que
frait, du temps de Hardy, qu’on parlât de viol sur le théâtre dela manière la plus grossière; mais c’est qu’alors il n’y avaitque des hommes grossiers qui fréquentassent les spectacles.Mairet et Kotrou furent les premiers qui épurèrent un peu lascène des indécences les plus révoltantes. Il étaitimpossible quecette pièce de Corneille eut du succès en 1045 ; elle en aurait euvingtansauparavant.Ilchoisitce sujet, parce qu’il connaissaitplus son cabinet que le inonde, et qu’il avait plus de génie quede goût. C’est toujours la même versification, tantôt forte, tan-tôt faible, toujours la même inégalité de style, le même tourde phrase, la même manière d’intriguer ; mais, n’élant pas sou-tenu par le sujet, comme dans les pièces précédentes, il nepouvait ni s’élever ni intéresser. Puisqu’il faut des notes surtoutes les pièces de Corneille, on en donne aussi quelques-unessur Théodore; mais un commentaire n’est pas un panégyrique :on doit au public la vérité dans toute son étendue. (V.)
1 On sait assez que saint Augustin ignorait le grec : s’il avaitconnu cette belle langue, il n’aurait pas déclamé contre So-phocle ; ou s’il eût déclamé contre ce grand homme, il eût étéfort à plaindre. (V.)
2 On ne peut rien dire de plus fort en faveur de l’art des So-phocle , dont Aristote a donné les règles ; et il est bien honteuxpour notre nation, devenue si critique après avoir été si bar-bare, que Corneille ait été obligé de faire l’apologie d’un artqui était si respectable entre ses mains.