468 THÉODORE, ACTE I, SCÈNE III.
Si vous vous contentiez de ce que je vous dois.
MARCELLE.
Après tant de bienfaits, osé-je trop prétendre ?
, PLACIDE.
Ce ne sont plus bienfaits alors qu’on veut les vendre.
MARCELLE.
Que doit donc un grand cœur aux faveurs qu’il reçoit ?
PLACIDE.
S’avouant redevable il rend tout ce qu’il doit.
MARCELLE.
Tous les ingrats en foule iront à votre école,Puisqu’on y devient quitte en payant de parole.
PLACIDE.
.1 e vous dirai donc plus, puisque vous me pressez :Nous ne vous devons pas tout ce que vous pensez.
MARCELLE.
Que seriez-vous sans moi ?
PLACIDE.
Sans vous ? ce que nous sommes.Notre empereurest juste, et sait choisir les hommes;Et mon père, après tout, ne se trouve qu’au rangOù l’auraient mis sans vous ses vertus et son sang.
MARCELLE.
Ne vous souvient-il plus qu’on proscrivit sa tête ?
PLACIDE.
Par là votre artifice en fit votre conquête.
. MARCELLE.
Ainsi de ma faveur vous nommez les effets !
PLACIDE.
Un autre ami peut-être aurait bien fait sa paix ;
Et si votre faveur pour lui s’est employée,
Par son hymen, madame, il vous a trop payée.
On voit peu d’unions de deux telles moitiés ;
Et, la faveur à part, on sait qui vous étiez.
MARCELLE.
L’ouvrage de mes mains avoir tant d’insolence !
PLACIDE.
Elles m’ont mis trop haut pour souffrir une offense.
MARCELLE.
Quoi ! vous tranchez ici du nouveau gouverneur ?
PLACIDE.
De mon rang en tous lieux je soutiendrai l’honneur.
MARCELLE.
Considérez donc mieux quelle main vous y porte ;L’hymen seul de Flavie en est pour vous la porte.
PLACIDE.
Si je n’y puis entrer qu’acceptant cette loi,
Reprenez votre Égypte , et me laissez à moi.
MARCELLE.
Plus il me doit d’honneurs, plus son orgueil mebrave !
PLACIDE.
Plus je reçois d’honneurs, moins je dois être esclave.
MARCELLE.
Conservez ce grand cœur, vous en aurez besoin.
PLACIDE.
Je le conserverai, madame, avec grand soin ;
Et votre grand pouvoir en chassera la vieAvant que d’y surprendre aucun lieu pour Flavie.
MARCELLE.
J’en chasserai du moins l’ennemi qui me nuit.
PLACIDE.
Vous ferez peu d’effet avec beaucoup de bruit.
MARCELLE.
Je joindrai de si près l’effet à la menace,
Que sa perte aujourd’hui me quittera la place.
PLACIDE.
Vous perdrez aujourd’hui...?
MARCELLE.
Théodore à vos yeux.M’entendez-vous, Placide? Oui, j’en jure les dieuxQu’aujourd’hui mon courroux, armé contre son cri-Au pied de leurs autels en fera ma victime. [me,
PLACIDE.
Et je jure à vos yeux ces mêmes immortelsQue je la vengerai jusque sur leurs autels.
Je jure plus encor, que, si je pouvais croireQue vous eussiez dessein d’une action si noire,
Il n’est point de respect qui pût me retenirD’en punir la pensée et de vous prévenir;
Et que, pour garantir une tête si chère,
Je vous irais chercher jusqu’au lit de mon père.M’entendez-vous, madame? Adieu. Pensez-y bien.N’épargnez pas mon sang si vous versez le sien;Autrement ce beau sang en fera verser d’autre,
Et ma fureur n’est pas pour se borner au vôtre.
SCÈNE III'.
MARCELLE, STÉPHANIE.
MARCELLE.
As-tu vu, Stéphanie, un plus farouche orgueil ?As-tu vu des mépris plus dignes du cercueil?
Et pourrais-je épargner cette insolente vie,
Si sa perte n’était la perte de Flavie,
Dont le cruel destin prend un si triste coursQu’aux jours de ce barbare il attache ses jours?
STÉPHANIE.
Je tremble encor de voir où sa rage l’emporte.
MARCELLE.
Ma colère en devient et plus juste et plus forte ;
Et l’aveugle fureur dont ses discours sont pleinsNe m’arrachera pas ma vengeance des mains.
STÉPHANIE.
Après votre vengeance appréhendez la sienne.
1 Corneille avoue la faiblesse et la lâcheté de Valens; maiscomment ne sentail-il pas que le rôle de Marcelle révoltait en*core davantage? (Y.)