THÉODORE, ACTE II, SCÈNE V.
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THÉODORE.
Le Dieu que j’ai juré connaît tout, entend tout ;
Il remplit l’univers de l’un à l’autre bout ;
Sa grandeur est sans borne ainsi que sans exemple;Il n’est pas moins ici qu’au milieu de son temple,Et ne m’entend pas mieux dans son temple qu’ici.
MARCELLE.
S’il vous entend partout, je vous entends aussi :
On ne m’éblouit point d’une mauvaise ruse;Suivez-moi dans le temple, et tôt, et sans excuse.
THÉODORE.
Votre cœur soupçonneux ne m’y croirait non plus,Et je vous y ferais des serments superflus.
MARCELLE.
Vous désobéissez?
THÉODORE.
Je crois vous satisfaire.
MARCELLE.
Suivez, suivez mes pas.
THÉODORE.
Ce serait vous déplaire ;Vos desseins d’autant plus en seraient reculés;
Ma désobéissance est ce que vous voulez.
MARCELLE.
11 faut de deux raisons que l’une vous retienne :
Ou vous aimez Placide, ou vous êtes chrétienne.
THÉODORE.
Oui, je le suis, madame, et le tiens à plus d’heurQu’une autre ne tiendrait toute votre grandeur.
J e vois qu’on vous l’a dit, ne cherchez plus de ruse ;J’avoue et hautement, et tôt, et sans excuse.Armez-vous à ma perte, éclatez, vengez-vous,
Par ma mort à Flavie assurez un époux;
Et noyez dans ce sang, dont vous êtes avide,
Et le mal qui la tue, et l’amour de Placide.
MARCELLE.
Oui, pour vous en punir je n’épargnerai rien ;
Et l’intérêt des dieux assurera le mien.
THÉODORE.
Le vôtre en même temps assurera ma gloire ;Triomphant de ma vie, il fera ma victoire,
Mais si grande, si haute, et si pleine d’appas,
Qu’à ce prix j’aimerai les plus cruels trépas.
MARCELLE.
De cette illusion soyez persuadée ;
Périssant à mes yeux, triomphez en idée ;
Goûtez d’un autre monde à loisir les appas,
Et devenez heureuse où je ne serai pas :
Je n’en suis point jalouse, et toute ma puissanceVous veut bien d’un tel heur hâter la jouissance ;Mais gardez de pâlir et de vous étonnerA l’aspect du chemin qui vous y doit mener.
THÉODORE.
La mort n’a que douceur pour une âme chrétienne.
MARCELLE.
Votre félicité va donc faire la mienne.
THÉODORE.
Votre haine est trop lente à me la procurer.
MARCELLE.
Vous n’aurez pas longtemps sujet d’en murmurer.Allez trouver Valens, allez, ma Stéphanie.
Mais demeurez; il vient 1 .
SCÈNE V.
VALENS, MARCELLE, THÉODORE,PAULIN, STÉPHANIE.
MARCELLE.
Ce n’est point calomnie,
Seigneur, elle est chrétienne, et s’en ose vanter.
VALENS.
Théodore, parlez sans vous épouvanter.
THÉODORE.
Puisqueje suis coupable aux yeux de l’injustice,
Je fais gloire du crime, et j’aspire au supplice ;
Et d’un crime si beau le supplice est si doux,
Que qui peut le connaître en doit être jaloux.
VALENS.
Je ne recherche plus la damnable origineDe cette aveugle amour où Placide s’obstine ;
Cette noire magie, ordinaire aux chrétiens,
L’arrête indignement dans vos honteux liens ;
Votre charme après lui se répand sur Flavie :
De l’un il prend le cœur, et de l’autre la vie.
Vous osez donc ainsi jusque dans ma maison,
Jusque sur mes enfants verser votre poison ?
Vous osez donc tous deux les prendre pour victimes ?
THÉODORE.
Seigneur, il ne faut point me supposer de crimes,C’est à des faussetés sans besoin recourir;
Puisque je suis chrétienne, il suffit pour mourir.
suis prête ; où faut-il que je porte ma vie?
Où me veut votre haine immoler à Flavie?
Hâtez, hâtez, seigneur, ces heureux châtimentsQui feront mes plaisirs et vos contentements.
VALENS.
Ah! je rabattrai bien cette fière constance.
THÉODORE.
Craindrais-je des tourments qui font ma récompense ?
VALENS.
Oui, j’en sais que peut-être aisément vous craindrez;Vous en recevrez l’ordre, et vous en résoudrez.
1 L’auteur dit, avec une candeur digne de lui, qu’une femmesans grande passion ne pouvait faire un grand effet : on ne peutsans doute s’intéresser à elle, mais on s’intéresse beaucoupmoins à Marcelle : son caractère indigne et son ton ironique etinsultant dégoûtent. (V.)