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Tome premier.
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THÉODORE, ACTE II, SCÈNE VI.

Ce courage toujours ne sera pas si ferme.

Paulin, que là dedans pour prison on l’enferme.Mettez-y bonne garde.

(Paulin la conduit avec quelques soldats, et l’ayantenfermée, il revient incontinent.)

SCÈNE VI.

VALENS, MARCELLE, PAULIN, STÉPHANIE.MARCELLE.

Eh quoi ! pour la punir,

Quand le crime est constant, qui vous peut retenir ?

VALENS.

Agréerez-vous le choix que je fais d’un supplice?

MARCELLE.

J’agréerai tout, seigneur, pourvu qu’elle périsse :Choisissez le plus doux, ce sera m’obliger.

VALENS.

Ali ! que vous savez mal comme il se faut venger 1 !

MARCELLE.

Je ne suis point cruelle, et n’en veux à sa vieQue pour rendre Placide à l’amour de Flavie.Otez-nous cet obstacle à nos contentements ;

Mais en faveur du sexe épargnez les tourments ;Qu’elle meure, il suffit.

VALENS.

Oui, sans plus de demeure,Pour l’intérêt des dieux je consens qu’elle meure :Indigne de la vie, elle doit en sortir;

Mais pour votre intérêt je n’y puis consentir.

Quoi ! madame, la perdre est-ce gagner Placide ?Croyez-vous que sa mort le change, ou l’intimide?Que ce soit un moyen d’être aimable à ses yeux,

Que de mettre au tombeau ce qu’il aime le mieux ?Ah! ne vous flattez point d’une espérance vaine :

En cherchant son amour vous redoublez sa haine;

Et dans le désespoir où vous l’allez plonger,

Loin d’en aimer la cause, il voudra s’en venger.Chaque jour à ses yeux cette ombre ensanglantée,Sortant des tristes nuits où vous l’aurez jetée,

1 Ce ne sont plus, on l’a déjà dit, les expressions que nousexaminons : il faut plaindre ici la faiblesse de l’esprit humain ;c’est l’auteur de Cinna qui met dans la tête d’un Romain qu’onne doit se venger d’une princesse qu’en l’envoyant dans unmauvais lieu ; et c’est à sa femme qu’il tient ce langage! Au reste,on doute fort que cette aventure soit vraie ; ces contes qu’onnous fait de jeunes et belles chrétiennes condamnées à la prosti-tution sont l’opposé des moeurs et des lois romaines : une nationqui condamnait les vestales à être enterrées toutes vives pourune faiblesse n’avait garde de permettre qu’on prostituât desprincesses à des soldats, pour cause de religion. On pourrait met-tre un événement au théâtre, si, sans être vrai, il avait été vrai-semblable; mais il faudrait surtout qu’il fût noble et tragique :celui-ci est faux, ridicule et abominable ; il est tiré de ces légen-des qui sont la honte de l’esprit humain. (V.)

Vous peindra toutes deux avec des traits d’horreurQui feront de sa haine une aveugle fureur :

Et lors je ne dis pas tout oe que j’appréhende.

Son âme est violente, et son amour est grande :Verser le sang aimé ce n’est pas l’en guérir;

Et le désespérer ce n’est pas l’acquérir *.

MARCELLE.

Ainsi donc vous laissez Théodore impunie?

VALENS.

Non, je la veux punir, mais par l’ignominie ;

Et pour forcer Placide à vous porter ses vœux,Rendre cette chrétienne indigne de ses feux.

MARCELLE.

Je ne vous entends point.

VALENS.

Contentez-vous, madame,Que je vois pleinement les désirs de votre âme,

Que de votre intérêt je veux faire le mien.

Allez, et sur ce point ne demandez plus rien.

Si je m’expliquais mieux, quoique son ennemie,

Vous la garantiriez d’une telle infamie ;

Et quelque bon succès qu’il en faille espérer,

Votre haute vertu ne pourrait l’endurer.

Agréez ce supplice, et sans que je le nomme,

Sachez qu’assez souvent on le pratique à Rome ;

Qu’il est craint des chrétiens, qu’il plaît à l’empereur,Qu’aux Allés de sa sorte il fait le plus d’horreur,

Et que ce digne objet de votre juste haineVoudrait de mille morts racheter cette peine.

MARCELLE.

Soit que vous me vouliez éblouir ou venger,

Jusqu’à l’événement je n’en veux point juger ;

Je vous en laisse faire. Adieu ; disposez d’elle;

Mais gardez d’oublier qu’enfîn je suis Marcelle,

Et que si vous trompez un si juste courroux,

Je me saurai bientôt venger d’elle et de vous *.

1 Comme si on ne désespérait pas ce Placide en envoyant au

b une lille respectable qu’il veut épouser ! Yalens ne savait-il

pas qu’on peut, avec le temps, pardonner le meurtre, et qu’onne pardonne jamais les affronts? (V.) — Dans une petite pièceoontre Scudéri, qui est placée à la suite des observations sur leCid, Corneille avait employé le mot que Voltaire emploie ici, etqu’il répète plusieurs fois avec complaisance dans le cours de cesremarques..Voltaire, qui lui reproche assez durement cette in-décence, qui peut-être n’en était pas une du temps de Corneille,aurait dû n’y pas tomber lui-même. Ajoutez qu’une petite piècede dix ou douze vers, échappée à ce grand homme dans un mo-ment d’humeur, pouvait n’étre pas recueillie, que même elle neméritait pas de l’être, et que, selon toute apparence, l’intentionde Corneille n’était pas qu’elle le fût : au lieu que le commentairede Voltaire est entre les mains de tout le monde. (P.)

* Voilà une impertinente créature ; elle menace son mariqui veut la venger : si elle n'entend point de quoi il s’agit, c’estune grande sotte. (Y.)