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Tome premier.
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RODOGUNE,

PRINCESSE DES PARTHES,

TRAGÉDIE. — 1646.

A MONSEIGNEURLE PRINCE.

Monseigneur,

Iîodogune se présente à Votre Altessè avec quelque sortede confiance, et ne peut croire qu’après avoir fait sa bonnefortune vous dédaigniez de la prendre en votre protection.Elle a trop de connaissance de votre bonté pour craindreque vous veuilliez laisser votre ouvrage imparfait, et luidénier la continuation des grâces dont vous lui avez été siprodigue. C’est à votre illustre suffrage qu’elle est obligéede tout ce qu’elle a reçu d’applaudissement; et les favora-bles regards dont il vous plut fortifier la faiblesse de sanaissance lui donnèrent tant d’éclat et de vigueur, qu’il s’em-blail que vous eussiez pris plaisir à répandre sur elle unrayon de cette gloire qui vous environne, et à lui fairepart de cette facilité de vaincre qui vous suit partout. Aprèscela, Monseigneur, quels hommages peut-elle rendre àVotre Altesse qui ne soient au-dessous de ce qu’elle luidoit ? Si elle tâche à lui témoigner quelque reconnaissancepar l’admiration de ses vertus, où trouvera-t-elle des élo-ges dignes de cette main qui fait trembler tous nos enne-mis , et dont les coups d’essai furent signalés par la défaitedes premiers capitaines de l’Europe? Votre Altesse sutvaincre avant qu’ils se pussent imaginer qu’elle sût com-battre; et ce grand courage, qui n’avait encore vu laguerre que dans les livres, effaça tout ce qu’il y avait lu desAlexandre et des César, sitôt qu’il parut à la tête d’unearmée. La générale consternation où la perte de notregrand monarque nous avait plongés, enflait l’orgueil denos adversaires en un tel point qu’ils osaient se persuaderque du siège de Rocroi dépendait la prise de Paris; et l’a-vidité de leur ambition dévorait déjà le coeur d’un royaumedont ils pensaient avoir surpris les frontières. Cependantles premiers miracles de votre valeur renversèrent si plei-nement toutes leurs espérances, que ceux-là mêmes quis’étaient promis tant de conquêtes sur nous virent termi-ner la campagne de cette même année par celles que vousfîtes sur eux. Ce fut par là, Monseigneur, que vous com-mençâtes ces grandes victoires que vous avez toujourssi bien choisies, qu’elles ont honoré deux règnes tout à lafois, comme si ceût été trop peu pour Votre Altesse d’é-

tendre les bornes de l’État sous celui-ci, si elle n’eût enmême temps effacé quelques-uns des malheurs qui s’étaientmêlés aux longues prospérités de l’autre. Thionville, Phi-lisbourg, et Norlinghen, étaient des lieux funestes pour laFrance : elle n’en pouvait entendre les noms sans gémir;elle ne pouvait y porter sa pensée sans soupirer; et cesmêmes lieux, dont le souvenir lui arrachait des soupirs etdes gémissements, sont devenus les éclatantes marques desa nouvelle félicité, les dignes occasions de ses feux dejoie, et les glorieux sujets des actions de grâce qu’elle arendues au ciel pour les triomphes que votre courage in-vincible en a obtenus. Dispensez-moi, Monseigneur, devous parler de Dunkerque : j’épuise toutes les forces demon imagination, et je ne conçois rien qui réponde à ladignité de ce grand ouvrage, qui nous vient d’assurerl’Océan par la prise de cette fameuse retraite de corsaires.Tous nos havres en étaient comme assiégés; il n’en pou-vait échapper un vaisseau qu’à la merci de leurs brigan-dages; et nous en avons vu souvent de pillés à la vue desmêmes ports dont ils venaient de faire voile : et mainte-nant, par la conquête d’une seule ville, je vois, d’uncôté, nos mers libres, nos côtes affranchies, notre com-merce rétabli, la racine de nos maux publics coupée ; d’au-tre côté, la Flandre ouverte, l’embouchure de ses rivièrescaptives, la porte de son secours fermée, la source de sonabondance en notre pouvoir; et ce que je vois n’est rienencore au prix de ce que je prévois sitôt que Votre Altessey reportera la terreur de ses armes. Dispensez-moi donc,Monseigneur, de profaner des effets si merveilleux etdes attentes si hautes, par la bassesse de mes idées et parl’impuissance de mes expressions; et trouvez bon que, de-meurant dans un respectueux silence, je n’ajoute rien iciqu’une protestation très-inviolable d’être toute ma vie,

Monseigneur,

he votre altesse,

Le très-lmmble, très-obéissant,et très-passionné serviteur,

CORNEILLE.