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Tome premier.
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APPIAN ALEXANDRIN.

APPIÂN ALEXANDRIN,

AU LIVRE

DES GUERRES DE SYRIE, SUR LA FIN.

« Démétrius, surnommé Nicanor, roi de Syrie, entre-« prit la guerre contre les Partîtes, et, étant devenu leur« prisonnier, vécut dans la cour de leur roi Phraates, dont« il épousa la soeur, nommée Ilodogune. Cependant Dio-« dotus, domestique des rois précédents, s’empara du trône« de Syrie, et y fit asseoir un Alexandre encore enfant,« lils d’Alexandre le bâtard, et d’une fille de Ptolomée.« Ayant gouverné quelque temps comme son tuteur, il se« défit de ce malheureux pupille, et eut l’insolence de« prendre lui-même la couronne sous un nouveau nom de« Tryplion qu’il se donna. Mais Antiochus, frère du roi« prisonnier, ayant appris à Rhodes sa captivité, et les« troubles qui l’avaient suivie, revint dans le pays, où,ii ayant défait Tryplion avec beaucoup de peine, il le fit mou-•> rir : de là il porta ses armes contre Phraates, lui rede-« mandant son frère; et, vaincu dans une bataille, il se« tua lui-même. Démétrius, retourné en son royaume, fut« tué par sa femme Cléopâtre, qui lui dressa des embûches« en haine de cette seconde femme Rodogune qu’il avait« épousée, dont elle avait conçu une telle indignation,(i que, pour s’en venger, elle avait épousé ce même An-« tioehus, frère de son mari. Elle avait eu deux fils de« Démétrius, l’un nommé Séleucus, et l’autre Antiochus,« dont elle tua le premier d’un coup de llèche, sitôt qu’il« eut pris le diadème après la mort de son père, soit qu’elle« craignît qu’il ne la voulût venger, soit que l’impétuosité« de la même fureur la portât à ce nouveau parricide. An-« tioehus lui succéda, qui contraignit cette mau vaise mère« de boire le poison qu’elle lui avait préparé. C’est ainsi« qu’elle fut enfin punie. »

Voilà ce que m’a prêté l’histoire, où j’ai changé lescirconstances de quelques incidents, pour leur donnerplus de bienséance. Je me suis servi du nom de Nicanorplutôt que de celui de Démétrius, à cause que le vers souf-frait plus aisément l’un que l’autre. J’ai supposé qu’il n’a-vait pas encore épousé Rodogune, afin que ses deux filspussent avoir de l’amour pour elle, sans choquer les spec-tateurs, qui eussent trouvé étrange cette passion pour laveuve de leur père, si j’eusse suivi l’histoire. L’ordre deleur naissance incertain, Rodogune prisonnière, quoi-qu’elle ne vint jamais en Syrie ; la haine de Cléopâtre pourelle, la proposition sanglante qu’elle fait à ses fils, celleque cette princesse est obligée de leur faire pour se garan-tir, l’inclination qu’elle a pour Antiochus, et la jalousefureur de cette mère qui se résout plutôt à perdre ses filsqu’à se voir sujette de sa rivale, ne sont que des embellis-sements, de l’mrention, et des acheminements vraisem-blables à l’effet dénaturé que me présentait l’histoire, etque les lois du poème ne me permettaient pas de changer.Je l’ai même adouci tant que j’ai pu en Antiochus, quej’avais fait trop honnête homme dans le reste de l’ouvrage,pour forcer à la fin sa mère à s’empoisonner elle-même.

On s’étonnera peut-être de ce que j’ai donné à cette tra-

gédie le nom de Rodogune plutôt que celui de Cléopâtre ,sur qui tombe toute l’action tragique, et même on pourradouter si la liberté de la poésie peut s’étendre jusqu’àfeindre un sujet entier sous des noms véritables, commej’ai fait ici, où depuis la narration du premier acte, quisert de fondement au reste, jusques aux effets qui parais-sent dans le cinquième, il n’y a rien que l’histoire avoue.

Pour le premier, je confesse ingéuûment que ce poèmedevait plutôt porter le nom de Cléopâtre que de Rodogune;mais ce qui ma fait en user ainsi, a été la peur que j’ai euequ’à ce nom le peuple ne se laissât préoccuper des idées decelte fameuse reine d’Égypte, et ne confondit cette reinede Syrie avec elle, s’il l’entendait prononcer. C’est pourcette même raison que j’ai évité de le mêler dans mes vers,n’ayant jamais fait parler de cette seconde Médée que souscelui de la reine; et je me suis enhardi à cette licence d’au-tant plus librement, que j’ai remarqué parmi nos anciensmaîtres qu’ils se sont fort peu mis en peine de donner àleurs poèmes le nom des héros qu’ils y faisaient paraître,et leur ont souvent fait porter celui des chœurs, qui ont en-core bien moins de part dans l’action que les personnagesépisodiques, comme Rodogune : témoin les Trachiniennesde Sophocle, que nous n’aurions jamais voulu nommerautrement que la Mort d’Hercule.

Pour le second point, je le tiens un peu plus difficile àrésoudre, et n’en voudrais pas donner mon opinion pourbonne : j’ai cru que, pourvu que nous conservassions leseffets de l’histoire, toutes les circonstances, ou, comme jeviens de les nommer, les acheminements, étaient en notrepouvoir; au moins je ne pense point avoir vu de règle quirestreigne cette liberté que j’ai prise. Je m’en suis assezbien trouvé en cette tragédie; mais comme je l’ai pousséeencore plus loin dans Héraelïus, que je viens de mettre surle théâtre, ce sera en le donnant au public que je tâcheraide la justifier, si je vois que les savants s’en offensent, ouque le peuple en murmure. Cependant ceux qui en aurontquelque scrupule m’obligeront de considérer les deuxÉtectre de Sophocle et d’Euripide, qui, conservant lemême effet, y parviennent par des voies si différentes,qu’il faut nécessairement conclure que l’une des deux esttout à fait de l’invention de l’auteur. Ils pourront encorejeter l’œil sur Y Iphigénie in Tauris 1 , que notre Aristotenous donne pour exemple d’une parfaite tragédie, et qui abien la mine d’être toute de même nature, vu qu’elle n’estfondée que sur cette feinte que Diane enleva Iphigénie dusacrifice dans une nuée, et supposa une biche en sa place.Enfin , ils pourront prendre garde à Y Hélène d’Euripide, oùla principale action et les épisodes, le nœud et le dénoû-ment sont entièrement inventés sous des noms véritables.

Au reste, si quelqu’un a la curiosité de voir cette his-toire plus au long, qu’il prenne la peine de lire Justin,qui la commence au trente-sixième livre, et, l’ayant quit-tée, la reprend sur la fin du trente et huitième, et l’achèveau trente-neuvième. Il la rapporte un peu autrement, etne dit pas que Cléopâtre tua son mari, mais qu’elle l’aban-donna, et qu’il fut trié par le commandement d’un des ca-pitaines d’un Alexandre qu’il lui oppose. Il varie aussi

1 L’Iphigénie en Tauride.