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Tome premier.
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RODOGUNE, ACTE I, SCENE III.

Qui naîtraient de ma peine ou de ses déplaisirs 1 !

Va le voir de ma part, Timagène, et lui direQue pour cette beauté je lui cède l’empire 2 ;

Mais porte-lui si haut la douceur de régner 3 ,

Qu’à cet éclat du trône il se laisse gagner 4 ;

Qu’il s’en laisse éblouir jusqu’à ne pas connaîtreA quel prix je consens de l’accepter pour maître.

( Timagène s’en va, et le prince continue à parler àLaonice. )

Et vous, en ma faveur voyez ce cher objet 5 ,

Et tâchez d’abaisser ses yeux sur un sujetQui peut-être aujourd’hui porterait la couronne,

S’il n’attachait les siens à sa seule personne,

Et ne la préférait à cet illustre rangPour qui les plus grands cœurs prodiguent tout leur( Timagène rentre sur le théâtre. ) [sang.

TIMAGÈNE.

Seigneur, le prince vient ; et votre amour lui-mêmeJ.ui peut sans interprète offrir le diadème 6 .

ANTIOCHUS.

Ah! je tremble; et la peur d’un trop juste refusRend ma langue muette et mon esprit confus7.

SCÈNE III.

SÉLEUCUS, ANTIOCHUS, TIMAGÈNE,LAONICE.

SÉLEUCUS.

Vous puis-je en confiance expliquer ma pensée 8 ?

dit bien je vous épargne des soupirs; mais on ne peut dire j’e-pargne des soupirs, comme on dit j’épargne de l’argent. (V.)

1 Cela veut dire de ma peine ou de sa peine. Les déplaisirset la peine ne sont pas des expressions assez fortes pour la perted’un trône. (V.)

2 Pour cette beauté, termes de comédie, et qui jettent uneespèce de ridicule sur cette ambassade : Va lui dire que je luicède l’empire pour une beauté. (V.)

3 On ne porte point haut une douceur ; cela est impropre,négligé, et peu français. Racine dit : Œnone, fais briller lacouronne à ses yeux : c’est ainsi qu’il faut s’exprimer. (V.)

4 Qu’il se laisse éblouir est le mot propre ; mais se laisser ga-gner à un éclat affaiblit celte belle idée. (V.)

5 Ce cher objet n’est-il pas un peu du style de l’idylle ? le tonde la pièce n’est pas jusqu’àprésent au-dessus de la haute comé-die, et est trop vicieux. (Y).

6 Quel prince? le spectateur peut-il savoir si c’est Séleucusou Antioclius ? La réponse de Timagène ne semble-t-elle pas unreproche? et si ce Timagène était un homme de cœur, son dis-cours sec ne paraitrait-il pas signiiier : Chargez-vous vous-même d’une proposition si humiliante ; dites vous-méme àvotre frère que vous renoncez au droit de régner? (V.)

7 Antioclius, qui tremble que son frère n’accepte pas l’em-pire, a-t-il des sentiments bien élevés? ne devrait-il pas préparer les spectateurs à cette aversion qu’il a montrée pour ré-gner? J’ai vu de bons critiques penser ainsi : je soumets aupublic leur jugement et mes doutes. (V.)

8 On ne sait point encore que c’est Séleucus qui parle. Il étaitaisé de remédier à ce petit défaut. (V.)

ANTIOCHUS.

Parlez ; notre amitié par ce doute est blessée.

SÉLEUCUS.

Hélas! c’est le malheur que je crains aujourd’hui.L’égalité, mon frère, en est le ferme appui ;

C’en est le fondement, la liaison, le gage,

Et, voyant d’un côté tomber tout l’avantage,Avec juste raison je crains qu’entre nous deuxL’égalité rompue en rompe les doux nœuds,

Et que ce jour fatal à l’heur de notre vieJette sur l’un de nous trop de honte ou d’envie 1 .

ANTIOCHUS.

Comme nous n’avons eu jamais qu’un sentiment,Cette peur me touchait, mon frère, également ;Mais, si vous le voulez , j’en sais bien le remède *.

SÉLEUCUS.

Si je le veux ! bien plus, je l’apporte et vous cèdeTout ce que la couronne a de charmant en soi 3 .Oui, seigneur, car je parle à présent à mon roi,Pour le trône cédé, cédez-moi Rodogune,

Et je n’envîrai point votre haute fortune.

Ainsi notre destin n’aura rien de honteux ,

Ainsi notre bonheur n’aura rien de douteux ;

Et nous mépriserons ce faible droit d’aînesse,Vous, satisfait du trône, et moi, de la princesse.

ANTIOCHUS.

Hélas !

SELEUCUS.

Recevez-vous l’offre avec déplaisir?

ANTIOCHUS.

Pouvez-vous nommer offre une ardeur de choisir,Qui, de la même main qui me cède un empire,M’arrache un bien plus grand, et le seul où j’aspire ?

SÉLEUCUS.

Rodogune ?

ANTIOCHUS.

Elle-même; ils en sont les témoins.

SÉLEUCUS.

Quoi! l’estimez-vous tant?

ANTIOCHUS.

Quoi ! l’estimez-vous moins ?

1 Pourquoi trop de honte? y a-t-il de la honte à n’ètre pa9l’aîné ? et, s’il est honteux de ne pas régner, pourquoi céder letrône si vite? (Y.)

2 Ce vers est de la haute comédie. On a déjà dit que cet usagedura trop longtemps. (V.)

3 II parait singulier que Séleucus ait précisément la mêmeidée que son frère. Il y a beaucoup d’art à les représenter uniscfê l’amitié la plus tendre ; n’y en a-t-il point un peu trop à leurfaire naître en môme temps une idée si contraire au caractèrede tous les princes? cela est-il bien naturel? peut-être que non.Cependant les deux frères intéressent : pourquoi? parce qu’ilss’aiment ; et le spectateur voit déjà dans quel embarras ils vontse précipiter l’un et l’autre. (Y.)