497
ACTE I, SCÈNE II.
RODOGUNE,
Ayant régné sept ans, son ardeur militaire 1Ralluma cette guerre où succomba son frère 2 :
Il attaqua le Parthe, et se crut assez fortPour en venger sur lui la prison et la mort 3 .Jusque dans ses états il lui porta la guerre;
Il s’y fit partout craindre à l’égal du tonnerre ;
Il lui donna bataille, où mille beaux exploits...
Je vous achèverai le reste une autre fois'*,
Un des princes survient 5 .
( Elle se veut retirer. )
SCÈNE II.
ANTIOCHUS, TIMAGÈNE, LAONICE.
ANTIOCHUS.
Demeurez, Laonice 6 ;
Vous pouvez, comme lui, me rendre un bon ofiice7.
Dans l’état où je suis triste et plein de souci 8 ,
Si j’espère beaucoup, je crains beaucoup aussi.
1 Ce mot militaire est technique, c’est-à-dire un terme d’art ;le pas militaire , la discipline militaire , Y ordre militaire deSaint-Louis. Il faut en poésie employer les mois guerrière,belliqueuse. (V.)
2 Rien ne fait mieux voir la nécessité absolue d’écrire pure-ment, que l’erreur où jette ce mot succomba; il fait croirequ’un frère d’Antiochus succomba dans cette nouvelle guerre:point du tout; il est question du roi Nicanor, qui avait succombédans la guerre précédente : il fallait avait succombé ; cela.seuljette des obscurités sur cette exposition. N’oublions jamais quela pureté du style est d’une nécessité indispensable. Quand onvoit que celui qui conte cette histoire s’interrompt aux millebeaux exploits de cet Antiochus, craint à l’égal du tonnerre,et qui donnabataille , cette interruption, qui laisse le specta-teur si peu instruit, lui ôte l’envie de s’instruire, et il a fallutout l’art et toutes les ressources du génie de Corneille pour re-nouer le iil de l’intérêt. (V.)
3 La construction est encore obscure et vicieuse ; en se rap-porte au frère, et lui se rapporte au Parthe. La difficulté d’em-ployer les pronoms et les conjonctions, sans nuire a la clarté età l’élégance, est très-grande en français. (Y.)
4 Est du style comique. (Y.)
5 On ne sait point quel prince; et Antiochus ne se nommantpoint, laisse le spectateur incertain. (V.)
6 On ne sait encore si c’est Antiochus ou Séleucus qui parle ;on ignore même que l’un est Antiochus, l’autre Séleucus. II està remarquer qu’Antiochus n’est nommé qu’au quatrième acte,à la scène troisième, et Séleucus à la scène cinquième, et queCléopâtre n’est jamais nommée. 11 fallait d’abord instruire lesspectateurs. Le lecteur doit sentir la difliculté extrême d'expli-quer tant de choses dans une seule scène, et de les énoncerd’une manière intéressante. Mais voyez l’exposition de Baja-zet : il y avait autant de préliminaires dont il fallait parler ; ce-pendant quelle netteté ! comme tous les caractères sont annon-cés ! avec quelle heureuse facilité tout est développé ! quel artadmirable dans cette exposition de Bajazet! (V.)
7 Bon office. Jamais ce mot familier ne doit entrer dans lestyle tragique. (V.)
8 Plein de souci n’est pas assez noble. (V.)
CORNEILLE. — TOME I.
Un seul mot aujourd’hui, maître de ma fortune,M’ôte ou donne à jamais le sceptre et Rodogune 1 ,
Et de tous les mortels ce secret révéléMe rend le plus content ou le plus désolé 2 .
Je vois dans le hasard tous les biens que j’espère 3 ,
Et ne puis être heureux sans le malheur d’un frère,Mais d’un frère si cher, qu’une sainte amitiéFait sur moi de ses maux rejaillir la moitié. [dre 4 ;Donc pour moins hasarder j’aime mieux moins préten-Et, pour rompre le coup que mon cœur n’ose attendre 5 ,Lui cédant de deux biens le plus brillant aux yeux,M’assurer de celui qui m’est plus précieux 6 :
Heureux si, sans attendre un fâcheux droit d’aînesse,Pour un trône incertain j’en obtiens la princesse 7,
Et puis par ce partage épargner les soupirs 8
1 II vaudrait mieux qu’on sut déjà qui est Rodogune. Il estencore plus important de faire connaître tout d’un coup les per-sonnages auxquels on doit s’intéresser, que les événements pas-sés avant l’action. (V.)
2 II semble par la phrase que ce secret ait été révélé par tousles mortels. On n’insisteici sur ces petites fautes que pour fairevoir aux jeunes auteurs quelle attention demande l’art des vers.(V.)
3 Est impropre et louche. Voir dans le hasard ne signiiiepas : Mon bien est au hasard, mon bien est hasardé; cetteexpression n’est pas française. (V.)
4 Donc ne doit presque jamais entrer dans un vers, encoremoins le commencer. Quoi donc se dit très-bien, parce que lasyllabe quoi adoucit la dureté de la syllabe donc.
Racine a dit :
Je suis donc un témoin de leur peu de puissance.
Mais remarquez que ce mot est glissé dans le vers, et que sarudesse est adoucie par la voyelle qui le suit. Peu de nos auteursont su employer cet enchaînement harmonieux de voyelles et deconsonnes. Les vers les mieux pensés et les plus exacts rebu-tent quelquefois : on en ignore la raison ; elle vient du défautd’harmonie. (V.)
5 J’ai déjà remarqué qu’on ne rompt point un coup; on lepare, on le détourne, on l’affaiblit, on le repousse; de plus, onprononce ces mots comme rompre le cou; il faut éviter celleéquivoque. Si l’expression rompre un coup est prise des jeux,comme, par exemple, du jeu de dés, où l’on dit rompre lecoup, quand on arrête les dés de son adversaire, cette ligurealors est indigne du style noble. (V.)
6 On est étonné d’abord qu’un prince cède un trône pouravoir une femme. Cette seule idée fit tomber Pertharitc, quiredemandait sa propre épouse, et dont la vertu pouvait excu-ser cette faiblesse. Mais, dans Pertharite, cette cession est lacatastrophe : ici elle commence la pièce. Antiochus est déter-miné par son amitié pour son frère Séleucus, ainsi que par souamour pour Rodogune. Ce qui déplait dans Pertharite ne dé-plaît pas ici. Tout dépend des circonstances où l’auteur saitmettre ses personnages. Peut-être eût-il fallu qu’Antiochus eutparu éperdument amoureux, et qu’on s’intéressât déjà à sa pas-sion, pour qu’on excusât davantage ce début par lequel il re-nonce au trône. (V.)
7 Le mot propre, au dernier hémistiche du premier vers, estincertain ; car ce droit d’ainesse n’est point fâcheux pour celuiqui aura le trône et Rodogune : fâcheux, d’ailleurs, n’esl pasnoble. (V.)
8 II faut absolument Et si je puis épargner des soupirs: on
32