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RODOGUNE, ACTE I, SCENE V.
Que, se voyant tromper, elle fermait les yeux,
Et qu’un peu de pitié la satisfaisait mieux.
A présent que l’amour succède à la colère,
Elle ne vous voit plus qu’avec des yeux de mère ;
Et si de cet amour je la voyais sortir 1 ,
Je jure de nouveau de vous en avertir :
Vous savez comme quoi je vous suis toute acquise J .Le roi souffrirait-il d’ailleurs quelque surprise ?
RODOGUNE.
Qui que ce soit des deux qu’on couronne aujourd’hui,Elle sera sa mère, et pourra tout sur lui.
LAONICE.
Qui que ce soit des deux, je sais qu’il vous adore :Connaissant leur amour, pouvez-vous craindre en-rodogune. [core?
Oui, je crains leur hymen, et d’être à l’un des deux.
LAONICE.
Quoi ! sont-ils des sujets indignes de vos feux?
RODOGUNE.
Comme ils ont même sang avec pareil mérite 3 ,
Un avantage égal pour eux me sollicite 4 ;
Mais il est malaisé, dans cette égalité,
Qu’un esprit combattu ne penche d’un côté.
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies,
Dont par le doux rapport les âmes assortiesS’attachent l’une à l’autre, et se laissent piquerPar ces je ne sais quoi qu’on ne peut expliquer 5 .
C’est par là que l’un d’eux obtient la préférence ;
Je crois voir l’autre encore avec indifférence ;
Mais cette indifférence est une aversionLorsque je la compare avec ma passion.
Étrange effet d’amour ! incroyable chimère 61
■ Sortir d’un amour! De telles impropriétés, de (elles né-gligences révoltent trop l’esprit du lecteur. (V.)
a Comme quoi ne se dit pas davantage ; et toute acquise estdu style comique. (V.)
3 Avoir mime sang est encore un barbarisme ; ils sont dumême sang, ils sont nés, formés du môme sang : il y avait plusd’une manière de se bien exprimer. (V.)
4 Un avantage ne sollicite point, et il n’y a point d’avantagedans l’égalité. (V.)
5 C’est toujours le poëte qui parle; ce sont toujours desmaximes : la passion ne s’exprime pas ainsi. Ces vers sont agréa-bles , quoique dont par le doux rapport ne soit point français ;mais ces âmes qui se laissent piquer, et ces je ne sais quoi,appartiennent plus à la haute comédie qu’à la tragédie. Ces versressemblent à ceux de la Suite du Menteur : Quand les or-dres du ciel nous ont fait l’un pour l’autre, comme on l’adéjà remarqué. Cependant ces quatre vers, tout éloignés qu’ilssont du style de la véritable tragédie, furent toujours regardéscomme un chef-d’œuvre du développement du cœur humain,avant qu’on vit les chefs-d’œuvre véritables de Racine en cegenre. (V.)
6 Elle voudrait bien être à Séleucus, si elle n’aimait pas An-tiochus; ce n’est pas là une chimère incroyable; mais cet exa-men , cette dissertation , cette comparaison de ses sentimentspour les deux frères, ne sont-ils pas l’opposé de la tragédie?(V.)
Je voudrais être à lui si je n’aimais son frère;
Et le plus grand des maux toutefois que je crains,C’est que mon triste sort me livre entre ses mains.
LAONICE.
Ne pourrai-je servir une si belle flamme 1 ?
RODOGUNE.
Ne crois pas en tirer le secret de mon âme 1 :Quelque époux que le ciel veuille me destiner,
C’est à lui pleinement que je veux me donner.
De celui que je crains si je suis le partage,
Je saurai l’accepter avec même visage ;
L’hymen me le rendra précieux à son tour 3 ,
Et le devoir fera ce qu’aurait fait l’amour,
Sans crainte qu’on reproche à mon humSur forcéeQu’un autre qu’un mari règne sur ma pensée 4.LAONICE.
Vous craignez que ma foi vous l’ose reprocher?
RODOGUNE.
Que ne puis-je à moi-même aussi bien le cacher 5 !
LAONICE.
Quoi que vous me cachiez , aisément je devine 6 ;
Et, pour vous dire enfin ce que je m’imagine,
Le prince...
RODOGUNE.
Garde-toi de nommer mon vainqueur :Ma rougeur trahirait les secrets de mon cœur 7,
Et je te voudrais mal de cette violenceQue ta dextérité ferait à mon silence ;
Même, de peur qu’un mot par hasard échappéTe fasse voir ce cœur et quels traits l’ont frappé,
Je romps un entretien dont la suite me blesse.
* N’est-ce pas là un discours de soubrette? (V.)
1 Tirer n’est pas noble; cet en rend la phrase incorrecte etlouche. (V.)
3 A son tour est de trop ; mais 11 faut rimer au mot amour .-cette gène extrême se fait sentir à tout moment. (V.)
4 Ces vers sont dans le style comique. Racine seul a su en-noblir ces sentiments, qui demandent les tours les plus délicats.(V.)
4 Que ne puis-je à moi-même aussi bien le cacher i
est d’une jeune fille timide et vertueuse qui craint d'aimer ; c’estau lecteur à voir si cette timide innocence s’accorde avec cesmaximes de politique que Rodogunea étalées, et surtout avecla conduite qu’elle aura. (V.)
6 Quoi que vous me cachiez , aisément je devine,
est d’une soubrette. (V.)
7 Remarquez que tous lesdiscours de Rodogune sont dans lecaractère d’une jeune personne qui craint de s’avouer à elle-même les sentiments tendres et honnêtes dont son cœur est tou-ché. Cependant Rodogune n’est point jeune; elle épousa Nica-nor lorsque les deux frères étaient en bas âge; ils ont au moinsvingt ans. Cette rougeur, cette timidité, cette innocence, sem-blent donc un peu outrées pour son âge ; elles s’accordent peuavec tant de maximes de politique ; elles conviennent encoremoins à une femme qui bientôt demandera la tête de sa belle-mère aux enfants mêmes de cette belle-mère. (V.)