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Tome premier.
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RODOGUNE, ACTE II, SCÈNE I.

Adieu : mais souviens-toi que c’est sur ta promesseQue mon esprit reprend quelque tranquillité.

LAON1CE.

Madame, assurez-vous sur ma fidélité.

ACTE SECOND.

SCÈNE PREMIÈRE.

CLÉOPÂTRE.

Serments fallacieux, salutaire contrainte 1 ,

Que m’imposa la force et qu’accepta ma crainte,Heureux déguisements d’un immortel courroux,Vains fantômes d’État, évanouissez-vous ’ !

Si d’un péril pressant la terreur vous fit naître,

Avec ce péril même il vous faut disparaître,Semblables à ces vœux dans l’orage formés,Qu’effaceun promptoubli quand les flots sont calmés 3 .Et vous, qu’avec tant d’art cette feinte a voilée,Recours des impuissants, haine dissimulée 4,

Digne vertu des rois , noble secret de cour,

Éclatez, il est temps , et voici notre jour.

1 Corneille réparait ici dans toute sa pompe; l’éloquent Bos-suet est le seul qui se soit servi après lui de celte belle épithètefallacieux. Pourquoi appauvrir la langue? Un mot con-sacré par Corneille et Bossuet peut-il être abandonné? Salu-taire contrainte; il est difiicile d’expliquer comment une sa-lutaire contrainte est un vain fantôme d’État : il manque làun peu de netteté et de naturel. (V.)

2 Voltaire parait avoir imité ces vers dans le monologue deCatilina, qui ouvre sa tragédie de Home sauvée :

Titres chers et sacrés, et de père et d’époux,

Faiblesse des humains , évanouissez-vous. (P.)

3 Une comparaison directe n’est point convenable à la tragé-die. Les personnages ne doivent point être poètes; la métaphoreest toujours plus vraie, plus passionnée ; il serait mieux dedire : mes vœux formés dans l’orage sont oubliés quand lesflots sont calmés; mais il faudrait le dire dans d’aussi beauxvers. (V.) Il nous semble qu’une comparaison aussi courte peutn’ètre pas déplacée dans une tragédie. Voltaire s’en est permismême dans ses comédies, où les personnages doivent beaucoupmoins s’exprimer en poètes. Telle est, entre autres, celle-ci dansVEnfant prodigue :

Il faut au moins, pour se mirer dans l’onde,

Laisser calmer la tempête qui gronde,

Et que l’orage et les vents en reposNe rident plus la surface des eaux. (P.)

4 Cela parait un peu d'un poète qui cherche à montrer qu’ilconnaît la cour; mais une reine ne s’exprime point ainsi. Re-cours des impuissants parait un défaut dans ce monologuenoble et mâle; car un recours d’impuissants n’est pas une-digne vertu des rois : la reine n’est point ici impuissante, puis-qu’elle dit que le Parthe est éloigné, et qu’elle n’a rien à crain-

Montrons-nous toutes deux, non plus comme sujet-Mais telle que je suis, et telle que vous êtes, [tes 1 ,Le Parthe est éloigné , nous pouvons tout oser ;

Nous n’avons rien à craindre, et rien à déguiser ;

Je hais, je règne encor. Laissons d’illustres marques 2En quittant, s’il le faut, ce haut rang des monarques :Faisons-en avec gloire un départ éclatant 3 ,

Et rendonsde funeste à celle qui l’attend.

C’est encor, c’est encor cette même ennemieQui cherchait ses honneurs dedans mon infamie,Dont la haine à son tour croit me faire la loi,

Et régner par mon ordre et sur vous et sur moi 4.

Tu m’estimes bien lâche, imprudente rivale,

Si tu crois que mon cœur jusque-là se ravale,

Qu’il souffre qu’un hymen qu’on t’a promis en vainTe mette ta vengeance et mon sceptre à la main.

Vois jusqu’où m’emporta l’amour du diadème,

Vois quel sang il me coûte, et tremble pour toi-même :Tremble, te dis-je ; et songe, en dépit du traité,

Que, pour t’en faire uu don, je l’ai trop acheté.

dre. Recours des'impuissants, éclatez, est une contradiction;car ce recours est la haine dissimulée, la dissimulation; etc’est précisément ce qui n’éclate pas : le sens de tout cela estcessons de dissimuler, éclatons; mais ce sens est noyé dansdes paroles qui semblent plus pompeuses que justes. Secret decour ne peut se dire, comme on dit homme de cour, habit decour. (V.)

1 Qui sont ces doux? est-ce la haine dissimulée et Cléopâtre?voilà un assemblage bien extraordinaire ! Comment Cléopâtreet sa haine sont-elles deux? comment sa haine est-elle sujette?C’est bien dommage que de si beaux morceaux soient si souventdéiigurés par des tours si alambiqués. (V.)

2 Je hais, je règne encor, est un coup de pinceau bien lier;mais laissons d’illustres marques est faible; on laisse desmarques de quelque chose : marques n’est là qu’un mot im-propre pour rimer à monarques. Plût à Dieu que du temps deCorneille un Despréaux eût pu l’accoutumer à faire des vers dif-ficilement !

Haut rang des monarques: haut rang suffisait, des mo-narques est de trop : la rime subjugue souvent le génie et af-faiblit l’éloquence. (V.)

3 Faisons-en avec gloire un départ éclatant,

est barbare ; faire un départ n’est pas français ; en avec ré-volte l’oreille : mais si elle n’a rien à craindre, comme elleledit, pourquoi quitterait-elle le trône? elle commence par direqu’elle ne veut plus dissimuler, qu’elle veut tout oser. (V.)

4 A quoi se rapporte ce vous ? il ne peut se rapporter qu’aurecours des impuissants, à cette haine dissimulée dont ellea parlé treize vers auparavant; elle s’entretient donc avec sahaine dans ce monologue : convenons que cela n’est point dansla nature. Il régnait dans ce temps-là un faux goût dans toutel’Europe, dont on a eu beaucoup de peine à se défaire : cesapostrophes à ses passions, ces jeux d’esprit, ces efforts qu’onfaisait pour ne pas parler naturellement, étaient à la mode enItalie, en Espagne, en Angleterre. Corneille, dans les momentsde passion, se livra rarement à ce défaut ; mais il s’y laissa sou-vent entraîner dans les morceaux de déclamation : le reste dumonologue est plein de force. (V.)