RODOGUNE, ACTE II, SCÈNE IV.
Entre deux fils que j’aime avec même tendresseEmbrasser ma querelle est le seul droit d’aînesse :
La mort de Rodogune en nommera l’aîné.
Quoi ! vous montrez tous deux un visage étonné 1 !Redoutez-vous son frère? après la paix infâmeQue même en la jurant je détestais dans l’âme,
J’ai fait lever des gens par des ordres secrets 2Qu’à vous suivre en tous lieux vous trouverez toutEttandis qu’il fait tête aux princes d’Arménie, [prêts ;Nous pouvons sans péril briser sa tyrannie.
Qui vous fait donc pâlir à cette juste loi?
Est-ce pitié pour elle ? est-ce haine pour moi ?Voulez-vous l’épouser afin qu’elle me brave,
Et mettre mon destin aux mains de mon esclave?Vous ne répondez point! Allez, enfants ingrats,
Pour qui je crus en vain conserver ces États :
siner Rodogune, et encore moins à la faire assassiner par sesliis : elle vient de dire que le Parthe est éloigné, qu’elle est sansaucun danger : Rodogune est en sa puissance, il parait doncabsolument contre la raison que Cléopâtre invite à ce crime sesdeux enfants, dont elle doit vouloir être respectée. Si elle a tantd’envie de tuer Rodogune, elle le peut, sans recourir à ses en-fants. Cependant cette proposition si peu préparée, si extraor-dinaire, prépare des événements d’un si grand tragique, que lespectateur a toujours pardonné cette atrocité, quoiqu’elle nesoit ni dans la vérité historique, ni dans la vraisemblance. Lasituation est théâtrale, elle attache malgré la réflexion. Une in-vention purement raisonnable peut être très-mauvaise ; une in-vention théâtrale, que la raison condamne dans l’examen, peutfaire un très-grand effet : c’est que l'imagination, émue de lagrandeur du spectacle, se demande rarement compte de sonplaisir. Mais je doute qu’une telle scène pût être soufferte pardes hommes d’un goût et d’un jugement formé, qui la verraientpour la première fois. (V.) — La proposition de Cléopâtre peutn’ètre pas raisonnable, car une passion violente ne raisonnepas ; mais elle est vraisemblable de la part d’une femme qui atué son mari de sa propre main, et qui est capable de tout sa-crifier à son ambition. Elle se souvient que, dans le temps oùTryphon ravageait la Syrie, le peuple, qui n’obéissait qu’à re-gret à une femme, voulut la forcer, et la força en effet à se don-ner un maître. Elle a lieu de craindre que ce peuple, à qui ellea promis de nommer un roi, et qui l’attend ce jour-là même, nese révolte contre elle, si elle osait éluder sa promesse. Cepen-dant, si elle nomme un roi, Rodogune règne. C’est la condi-tion du traité qu’elle a fait avec les Parthes ; et ce traité qu’ellea rendu public, elle n’ose le violer ouvertement : # elle veut enlaisser le crime et le danger à celui de ses fils qu’elle nommeraroi et qui pourra la mettre à l’abri du ressentiment du peuple.Vindicative, et plus ambitieuse encore, elle a lieu de croire quel’offre d’une couronne séduira du moins un de ses fils. Il noussemble que Voltaire n’a pas assez fortement conçu le caractèrede Cléopâtre, qui ne se dément pas un seul moment, et quenous regardons comme un des chefs-d’œuvre de Corneille : iln’en existe aucun de cette force au théâtre. (P.)
1 Comment peut-elle être surprise que sa proposition révolte ?elle veut que le crime tienne lieu du droit d’aînesse; celui desdeux qui ne voudra pas tuer sa maîtresse sera le cadet, et per-dra le trône : mais si tous deux veulent la tuer, qui sera roi? IleslclairquelapropositiondeCléopàtreest absurde autantqu’a-bominable, et cependant elle forme un grand intérêt, parcequ’on veut voir ce qu’elle produira, parce que Cléopâtre tienten sa main la destinée de ses enfants. En nommera Vaine; c’esten se rapporte à ses deux iils ; mais comme il y a un vers entredeux, le sens ne se présente pas clairement. H faut encoreéviter de tinir un vers par aîné, quand l’autre linit par aùiesse.(V.)
2 Style de gazette. (V.)
509
J’ai fait votre oncle roi, j’en ferai bien un autre 1 ;
Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre.
SÉLEtJClIS.
Mais, madame, voyez que pour premier exploit...
CLEOPATRE.
Mais que chacun de vous pense à ce qu’il me doit.
Je sais bien que le sang qu’à vos mains je demandeN’est pas le digne essai d’une valeur bien grande ;Mais si vous mS'devez et le sceptre et le jour,
Ce doit être envers moi le sceau de votre amour :Sans ce gage ma haine à jamais s’en défie;
Ce n’est qu’en m’imitant que l’on me justifie.
Rien ne vous sert ici de faire les surpris 2 :
Je vous le dis encor, le trône est à ce prix ;
Je puis en disposer comme de ma conquête;
Point d’aîné, point de roi, qu’en m’apportant sa tête ;Et puisque mon seul choix vous y peut élever 3 ,
Pour jouir de mon crime il le faut achever^.
1 Cléopâtre n’est pas adroite, quoiqu’elle se soit donnée pourune femme très-habile; dès qu’elle s’aperçoit que ses enfantsont horreur de sa proposition, elle ne doit pas insister : on nepersuade point un crime horrible par de la colère et des em-portements. Quand Phèdre a laissé voirsonamouràHippolyte,et qu’Hippolyte répond : Oubliez-vous que Thésée est monpère et votre épouxP elle rentre alors en elle-même, et dit :Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire P Cela estdans la nature ; mais peut-on supposer qu’une reine qui a del’expérience persiste à révolter ses enfants contre elle en serendant horrible à leurs yeux? De quel droit leur dit-elle qu’ellepeut disposer du trône comme de sa conquête, après avoir dit,dans la scène précédente, qu’elle est forcée de descendre dutrône? Et comment peut-elle y être forcée en disant qu’elle estmaîtresse de tout? Cette contradiction n’est-elle pas palpa-ble? Faut-il que toute cette pièce, pleine de traits si tiers et sihardis, soit fondée sur de si grandes inconséquences? (V.) —La comparaison de Phèdre est ici très-déplacée, et confirme en-core ce que nous avons dit : Voltaire ne s’était point assez for-tement pénétré du caractère de Cléopâtre ; caractère unique, etqui ne peut avoir aucun rapport avec celui de Phèdre. En proieà une passion incestueuse qu’elle déteste, Phèdre ne parait surla scène que poursuivie par des remords, qu’elle garde pendanttoute la pièce, et qui ne iinissent qu’avec sa vie. Cléopâtre, aucontraire, non-seulement n’a point de remords, mais n’en a pasmême l’idée. Furieuse d’avoir laissé pénétrer ses sentiments àses fils, elle ose les menacer dès qu’elle ne peut plus se flatterde les séduire. Le respect de ces princes, et la soumission qu’ilsparaissent toujours conserver pour elle, lui laissent quelqueespérance de pouvoir du moins les intimider par ses menaces.Nous ne disons pas que la conduite de cette femme atroce soitraisonnable; mais nous répétons que les passions effrénéesne raisonnent pas, et que tout ce qui paraît choquant, oumême incroyable à Voltaire, est rendu vraisemblable par le ca-ractère de Cléopâtre, tel que Corneille l’a conçu : c’est ce quedémontre assez le succès constant de la pièce. (P.)
2 Expression trop triviale, surtout dans une circonstance sitragique. (V.)
3 Cet y se rapporte à trône, qui est quatre vers auparavant :les pronoms, les adverbes doivent toujours être près des nomsqu’ils désignent; c’est une règle à laquelle il n’y a point d’ex-ception. (V.)
4 Ce vers est très-beau. Mais commentune reine habile peut-elle avouer son crime à ses enfants, et les presser d’en commet-tre un autre? (V.)