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Tome premier.
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RODOGUNE, ACTE II, SCÈNE IV.

SCÈNE IV.

SÉLEUCUS, ANTIOCHUS.

SÉLEUCUS.

Est-il une constance à l’épreuve du foudreDont ce cruel arrêt met notre espoir en poudre 1 ?

ANTIOCHUS.

Kst-il un coup de foudre à comparer aux coupsQue ce cruel arrêt vient de lancer sur nous ?

SÉLEUCUS.

O haines, ô fureurs dignes d’une Mégère!

O femme, que je n’ose appeler encor mère !

Après que tes forfaits ont régné pleinement,

Ne saurais-tu souffrir qu’on règne innocemment ?Quels attraits penses-tu qu’ait pour nous la couronne,S’il faut qu’un crime égal par ta main nous la donne ?Et de quelles horreurs nous doit-elle combler,

Si pour monter au trône il faut te ressembler ?

ANTIOCHUS.

Gardons plus de respect aux droits de la nature, .

Et n’imputons qu’au sort notre triste aventure :Nous le nommions cruel, mais il nous était douxQuand il ne nous donnait à combattre que nous.Confidents tout ensemble et rivaux l’un de l’autre,Nous ne concevions point de mal pareil au nôtre;Cependant, à nous voir l’un de l’autre rivaux,

Nous ne concevions pas la moitié de nos maux.

SÉLEUCUS.

Une douleur si sage et si respectueuse,

Ou n’est guère sensible, ou guère impétueuse,

Et c’est en de tels maux avoir l’esprit bien fort

1 Voilà donc encore un foudre dont un arrêt met un espoiren poudre; et Antiochus répond par écho à cette ligure incohé-rente : nouvelle preuve du peu de soin qu’on prenait alors dechâtier son style. Despréaux est le premier qui ait appris com-ment on doit toujours parler en vers. La douleur respectueused’Antiochus est aussi contraire à l’histoire qu’à la politique or-dinaire des princes. Plusieurs ont fait enfermer leurs mèrespour de bien moindres crimes. Cléopâtre vient d’avouer à sesenfants qu’elle a assassiné leur père ; elle veut les forcer à assas-siner leur maîtresse ; elle doit être à leurs yeux infiniment pluscoupable que Clytemnestre ne le fut pour Oreste. Est-ce là lecas de dire, j’aime ma mère ? Mais ce sentiment d’amour res-pectueux pour une mère est si profondément gravé dans tousles cœurs bien faits, que tous les spectateurs pensent commeAntiochus. Telle est la magie de la poésie ; le poète tient les cœursdans sa main : il peut, s’il veut, peindre Antiochus comme unOreste, et alors le public s’intéressera à sa vengeance ; il peutle peindre comme un prince sévere et juste, qui, pour le biende son Etat, veul ôter le gouvernement à une femme homicide,le fléau de ses sujets, alors les spectateurs applaudiront à sa jus-tice ; il peut le peindre soumis, respectueux, attaché à sa mèreautant qu’indigné, et alors le public partage les mêmes senti-ments. Cette dernière situation est laseule convenable à la cons-truction de cette tragédie, d’autant plus qu’Antiochus est repré-senté comme un jeune homme soumis ; mais aussi son caractèreest sans force. (V.)

D’en connaître la cause, et l’imputer au sort.

Pour moi, je sens les miens avec plus de faiblesse ;Plus leur cause m’est chère, et plus l’effet m’en blesse :Non que pour m’en venger j’ose entreprendre rien ;Je donnerais encor tout mon sang pour le sien :

Je sais ce que je dois; mais dans cette contrainte,

Si je retiens mon bras, je laisse aller ma plainte ;

Et j’estime qu’au point qu’elle nous a blessés,

Qui ne fait que s’en plaindre a du respect assez.Voyez-vous bien quel est le ministère infâmeQu’ose exiger de nous la haine d’une femme?Voyez-vous qu’aspirant à des crimes nouveaux,

De deux princes ses fils elle fait ses bourreaux?

Si vous pouvez le voir, pouvez-vous vous en taire?

ANTIOCHUS.

Je vois bien plus encor, je vois qu’elle est ma mère ;Et plus je vois son crime indigne de ce rang ',

Plus je lui vois souiller la source de mon sang.

J’en sens de ma douleur croître la violence;

Mais ma confusion m’impose le silence,

Lorsque dans ses forfaits sur nos fronts imprimésJe vois les traits honteux dont nous sommes formés *.Je tâche à cet objet d’être aveugle ou stupide;

J’ose me déguiser jusqu’à son parricide ;

Je me cache à moi-même un excès de malheurOù notre ignominie égale ma douleur;

Et, détournant les yeux d’une mère cruelle,J’impute tout au sort qui m’a fait naître d’elle.

Je conserve pourtant encore un peu d’espoir :

Elle est mère, et le sang a beaucoup de pouvoir;

Et le sort l’eût-il faite encor plus inhumaine,

Une larme d’un fils peut amollir sa haine 3 .

SÉLEUCUS.

Ah! mon frère, l’amour n’est guère véhémentPour des fils élevés dans un bannissement,

Et qu’ayant fait nourrir presque dans l’esclavageElle n’a rappelés que pour servir sa rage.

De ses pleurs tant vantés je découvre le fard < ;

Nous avons en son cœur vous et moi peu de part :

1 Ce mot de rang ne convient point à mère : on n’a point lerang de mère comme on a le rang de reine. (V.)

2 On n’est point formé de traits, et les forfaits ne s’imprimentpoint sur le front. (V.)

3 II n’est peut-être pas bien naturel qu’Antiochus dise qu’unelarme peut changer le cœur de Cléopâtre, après qu’elle lui aproposé de sang-froid le plus grand des crimes ; mais ce con-traste du caractère d’Antiochus avec celui de Séleucus est sibeau, qu’on aime cette petite illusion que se fait le cœur ver-tueux d’Antiochus. (V.)

4 Le fard des pleurs est des plus impropres. On peut deman-der pourquoi on a dit avec succès le faste des ple urs, pour ex-primer l’ostentation d’une douleur étudiée, et que le mot defard n’est pas recevable : c’est qu’en effet il y a de l’ostentation,du faste, dans l’appareil d’une douleur qu’on étale ; mais on nepeut mettre réellement du fard sur des larmes : cette liguren’est pas juste, parce qu’elle n’est pas vraie. (Y.)