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BODOGUNE, ACTE III, SCÈNE IY.
J’irais jusqu’en leur cœur chercher ma sûreté 1 !Celles de ma naissance ont horreur des bassesses;Leur sang tout généreux hait ces molles adresses 2 .Quel que soit le secours qu’ils me puissent offrir,
Je croirai faire assez de le daigner souffrir 3 4 :
Je verrai leur amour, j’éprouverai sa force,
Sans flatter leurs désirs, sans leur jeter d’amorce;
Et, s’il est assez fort pour me servir d’appui,
Je le ferai régner, mais en régnant sur lui.
Sentiments étouffés de colère et de haine,Rallumez vos flambeaux à celles de la reine 4,
Et d’un oubli contraint rompez la dure loi,
Pour rendre enfin justice aux mânes d’un grand roi;Rapportez à mes yeux son image sanglante,
D’amour et de fureur encore étincelante 5 ,
Telle que je le vis, quand tout percé de coupslime cria : « Vengeance! Adieu; je meurs pour vous! »Chère ombre, hélas! bien loin de l’avoir poursuivie,J’allais baiser la main qui t’arracha la vie,
Rendre un respect de lîlle à qui versa ton sang !
Mais pardonne au devoir que m’impose mon rang :Plus la haute naissance approche des couronnes,Plus cette grandeur même asservit nos personnes 6 7 ;Nous n’avons point de cœur pour aimer ni haïr ^ ;Toutes nos passions ne savent qu’obéir.
Après avoir armé pour venger cet outrage,
D’une paix mal conçue on m’a faite le gage;
Et moi, fermant les yeux sur ce noir attentat,
Je suivais mon destin en victime d’État.
Mais aujourd’hui qu’on voit cette main parricide,Des restes de ta vie insolemment avide,
Vouloir encor percer ce sein infortuné,
1 Je ne sais si cette figure est bien juste : chercher sa sûretémus l’appât d’un coup d’œil affété. (V.)
* Mais si celles fie sa naissance ont le sang tout généreux,comment cette générosité s’accorde-t-elle avec le parricide ?(V.)
3 On ne doit jamais montrer de la fierté, que quand on nouspropose quelque chose d’indigne de-nous ; dans tout autre cas,la fierté est méprisable. Cette fierté de Rodogune ne parait pointplacée : elle éprouvera la force de leur amour sans flatter leursdésirs, sans leur jeter d’amorce ; et si cet amour est assez fortpour lui servir d’appui, elle fera régner cet amour en régnantsur lui. Et c’est pour débiter ce galimatias que Rodogune fait unmonologue de soixante vers. (V.)
4 Des sentiments qui rallument des flambeaux à la haine dela reine, et qui rompent la loi dure d’un oubli contraint pourrendre justice, ce sont des paroles qui ne forment point unsens net ; c’est un style aussi obscur qu’emphatique ; et on doitd’autant plus le remarquer, que plus d’un auteur a imité cesfautes. (Y.)
5 On dirait bien : Je crois le voir encore étincelant de cour-roux ; mais ce n’est pas l’image qui est encore animée ; de plus,on n’étincelle point d’amour. (Y.)
6 Ces réflexions sur la haute naissance qui approche descouronnes et qui asservit les personnes, sont de ces lieuxcommuns qui étaient pardonnables autrefois. (V.)
7 Ici, elle n’a point de cœur pour aimer ni haïr ; et, dans lemême monologue, elle reprend un cœur pour aimer et haïr :ces antithèses, ces jeux de vers ne sont plus permis. (V.)
CORNEILLE. — TOME I.
Pour y chercher le cœur que tu m’avais donné,
De la paix qu’elle rompt je ne suis plus le gage;
Je brise avec honneur mon illustre esclavage ;
J’ose reprendre un cœur pour aimer et haïr,
Et ce n’est plus qu’à toi que je veux obéir.
Le consentiras-tu cet effort sur ma flamme ',
Toi, son vivant portrait, que j’adore dans l’âme,Cher prince, dont je n’ose en mes plus doux souhaitsFier encor le nom aux murs de ce palais ?
Je sais quelles seront tes douleurs et tes craintes ;
Je vois déjà tes maux, j’entends déjà tes plaintes :Mais pardonne aux devoirs qu’exige enfin un roiA qui tu dois le jour qu’il a perdu pour moi.
J’aurai mêmes douleurs, j’aurai mêmes alarmes ;
S’il t’en coûte un soupir, j’en verserai des larmes 2 .
Mais, dieux! que je me trouble en les voyant tous deux 1Amour, qui me confonds, cache du moins tes feux 3 ;Et content de mon cœur dont je te fais le maître,Dans mes regards surpris garde-toi de paraître.
SCÈNE IV.
ANTIOCtIUS, SÉLEUCUS, RODOGUNE.
ANTlOCnüS.
Ne vous offensez pas, princesse, de nous voirDe vos yeux à vous-même expliquer le pouvoir-*, [rent 5 ;Ce n’est pas d’aujourd’hui que nos cœurs en soupi-
1 Consentir à, et non consentir le : ce verbe gouverne tou-jours le datif, exprimé chez nous par la préposition à. II estvrai qu’au barreau on viole cette règle ; mais le style du barreauest celui des barbarismes. (V.)
a Que veut dire cela? veut-elle parler de l’ordre qu’elle vadonner à ses deux amants de tuer leur mère? est-ce là le casd un soupir? ne faut-il pas avouer que presque tous les senti-ments de ce monologue ne sont ni assez vrais ni assez touchants?(V.)
3 Enfin cette même Rodogune, qui songe à faire assassinerune mère par ses propres fils, fait une invocation à l’amour, etle prie de ne pas paraître dans ses yeux : voilà une singulièretimidité pour une fille qui n’est plus jeune, qui a voulu épouserle père, qui est amoureuse du fils, et qui veut faire assassiner lamère ! La force de la situation a fait apparemment passer tousces défauts, qui aujourd’hui seraient relevés sévèrement dansune pièce nouvelle (V.) — Tout est altéré dans la manière dontVoltaire présente ici les objets. Il n’est pas vrai que Rodogunene soit plus jeune. Ce n’est pas elle qui a voulu épouser Nica-nor; elle lui avait été promise peut-être sans la consulter, etcomme on dispose de la main des jeunes princesses sans leuraveu, par des convenances purement politiques. La propositionqu’elle va faire aux deux princes d’assassiner leur mère n’estpas sérieuse; elle sait trop que ni l’un ni l’autre n’en serait ca-pable, et elle-même l’avouera dans une autre scène. (P.)
4 Et de quoi veut-il qu’elle s’offense? de ce que deux frères,dont l’un doit l’épouser et la faire reine, joignent à l’offre dutrône un sentiment dont elle doit être charmée et honorée? Cefaux goût était introduit par nos romans de chevalerie, danslesquels un héros était sûr de l’indignation de sa dame, quandil lui avait fait sa déclaration; et ce n’était qu’après beaucoupde temps et de façons qu’on lui pardonnait. (V.)
g Cet en ne parait se rapporter à rien, car les cœurs ne sou-pirent pas d’expliquer un pouvoir. (V.)
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