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Tome premier.
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RODOGUNE, ACTE IV, SCÈNE II.

Si vous rne laissez libre, il faut que je le venge 1 ;

Et mes feux dans mon âme ont beau s’en mutiner 1 ,Ce n’est qu’à ce prix seul que je puis me donner :

Mais ce n’est pas de vous qu’il faut que je l’attende 3 ;Votre refus est juste autant que ma demande.

A force de respect votre amour s’est trahi.

Je voudrais vous haïr s’il m’avait obéi ;

Et je n’estime pas l’honneur d’une vengeanceJusqu’à vouloir d’un crime être la récompense J.Rentrons donc sous les lois que m’impose la paix,Puisque m’en affranchir c’est vous perdre à jamais.Prince, en votre faveur je ne puis davantage :L’orgueil de ma naissance enfle encor mon courage,Et quelque grand pouvoir que l’amour ait sur moi,

Je n’ouhlîrai jamais que je me dois un roi.

Oui, malgré mon amour, j’attendrai d’une mèreQue le trône me donne ou vous ou votre frère.Attendant son secret vous aurez mes désirs;

Et s’il le fait régner, vous aurez mes soupirs 5 :

1 Pourquoi? elle a donc été sa femme? mais si elle ne l’a pointété, elle n’est point du tout obligée de venger Nicanor; ellen’est obligée qu’à remplir les conditions de la paix, qui in-terdisent toute vengeance: ainsi elle raisonne fort mal. (V.) —Elle n'a point été sa femme ; mais elle pourrait se croire obligéede venger un prince dont elle était aimée, et à qui elle avait étépromise. (P.)

2 Des feux qui se mutinent! cela est impropre; et s'en mu-tinenl est encore plus mauvais : on ne se mutine point de: mu-tiner est un verbe qui n’a point de régime. Celte scène est unentassement de barbarismes et de solécismes, autant que depensées fausses. Ce sont ces défauts, applaudis par quelquesignorants entêtés, que Boileau avait en vue quand il disait dansson Art poétique :

Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme,

Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme. (V.)

3 Pourquoi l’a-t elle donc demandé? Toutes ces contradictionssont la suite de cette proposition révoltante qu’elle a faite d’as-sassiner sa belle-mère ; une faute en attire cent autres. (Y.)

4 Y a-t-il de l’honneu r dans cette vengeance ? Elle change à pré-sent d’avis ; elle ne voudrait plus d’Antiochus, s’il avait tué samère : ce n’est pas là assurément le caractère qu’exigent Horaceet Boileau :

Qu’en tout avec soi-mcmeil se montre d’accord,

Et qu’il soit jusqu’au bout tel qu’on l’a vu d’abord. (V.)

— Elle ne change ni d’avis ni de caractère ; elle prouve seulementque jamais elle n’avait eu l’intention de faire sérieusement auxdeux princes une proposition dont elle savait bien que l’un etl’autre seraient infailliblement révoltés. Voila du moins ce que,dans l’examen de sa pièce, Corneille oppose aux objectionsqu’on lui lit de son temps, et que Voltaire n’a fait que renouve-ler. Quant à nous, il nous semble que le grand succès de cettetragédie, principalement dans sa nouveauté, est une preuvetrès-forte que le public ne se méprit jamais sur la véritable in-tention de Corneille. Il n’imagina point, puisqu’il n’en fut pointrévolté, que la proposition de Rodogune put être'sérieuse.Mais quand il vit, au denoûment, toutes les beautés que Cor-neille avait su tirer d’une invention qui peut n’être pas exemptede reproche, mais qui lui fournit le plus beau cinquième actequ’il y ait peut-être sur aucun théâtre, alors il ne sut plus qu’ad-mirer. (P.)

6 Elle voulait tout à l’heure tuer Cléopâtre, et à présent elle

C’est tout ce qu’à mes feux ma gloire peut permettre,Et tout ce qu’à vos feux les miens osent promettre.ANTIOCHUS.

Que voudrais-je de plus? son bonheur est le mien ;Rendez heureux ce frère, et je ne perdrai rien.L’amitié le consent, si l’amour l’appréhende.

Je bénirai le ciel d’une perte si grande ;

Et quittant les douceurs de cet espoir flottant,

Je mourrai de douleur, mais je mourrai content

RODOGUNE.

Et moi, si mon destin entre ses mains me livre,

Pour un autre que vous s’il m’ordonne de vivre,

Mon amour... Mais adieu; mon esprit se confond 2 .Prince, si votre flamme à la mienne répond,

Si vous n’êtes ingrat à ce cœur qui vous aime 3 ,

Ne me revoyez point qu’avec le diadème A

SCÈNE II.

ANTIOCHUS.

Les plus doux de mes vœux enfin sont exaucés.

Tu viens de vaincre, amour ; mais ce n’est pas assez :Si tu veux triompher en cette conjoncture,

Après avoir vaincu, fais vaincre la nature;

Et prête-lui pour nous ces tendres sentimentsQue ton ardeur inspire aux cœurs des vrais amants,Cette pitié qui force, et ces dignes faiblessesDont la vigueur détruit les fureurs vengeresses.Voici la reine. Amour, nature, justes dieux,Faites-la-moi fléchir, ou mourir à ses yeux 5 .

lai est soumise. El qu'est-ce qu’un secret qui fait régner? (V.)

1 II est assurément impossible de mourir affligé et content.(V.)

2 Voilà encore Rodogune qui se recueille pour dire qu’elleest troublée, qui fait une pause pour dire qu’elle se confond.Toujours cette grossière flnesse, toujours cet art qui manqued’art. (Y.)

3 Si vous n’êtes ingrat à ce cœur qui vous aime

n’est pas français; on dit : ingrat envers quelqu'un, et noningrat à quelqu’un. J’ai déjà remarqué ailleurs qu’ingrat vis-à-vis de quelqu’un est une de ces mauvaises expressions qu’ona mises à la mode depuis quelque temps. Presque personne nes’étudie à bien parler sa langue. (V.)

4 Ne me revoyez point qu’avec le diadème

n’est pas français ; il faut : ne me revoyez qu’avec.

5 Tout cela ressemble à des stances de Boisrobert, où lesvrais amants reviennent à tout propos.—Pourquoi Rodrigue etChimène parlent-ils si bien, et Antiochus et Rodogune si mal?c’est que l’amour de Chimène est véritablement tragique, etque celui de Rodogune et d’Antiochus ne l’est point du tout;c’est un amour froid dans un sujet terrible. (Y.)