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RODOGUNE, ACTE IV, SCENE I.
A ce cœur qu’il vous laisse osez prêter un bras :Pouvez-vous le porter et ne l’écouter pas 1 ?
S’il vous explique mal ce qu’il en doit attendre,
Il emprunte ma voix pour se mieux faire entendre.Une seconde fois il vous le dit par moi 2 :
Prince, il faut le venger.
ANTIOCHUS.
.l’accepte cette loi.Nommez les assassins, et j’y cours.
RODOGUNE.
Quel mystère
Vous fait, en l'acceptant, méconnaître une mère?
ANTIOCHUS.
Ah ! si vous ne voulez voir finir nos destins,
Nommez d’autres vengeurs ou d’autres assassins.
RODOGUNE.
Ah ! je vois trop régner son parti dans votre âme;Prince, vous le prenez.
ANTIOCHUS.
Oui, je le prends, madame J ;Et j’apporte à vos pieds le plus pur de son sangQue la nature enferme en ce malheureux flanc.
Satisfaites vous-même à cette voix secrèteDont la vôtre envers nous daigne être l’interprète :Exécutez son ordre; et hâtez-vous sur moiDe punir une reine et de venger un roi ;
Mais quitte par ma mort d’un devoir si sévère,Écoutez-en un autre en faveur de mon frère.
De deux princes unis à soupirer pour vous 4Prenez l’un pour victime, et l’autre pour époux ;Punissez un des fils des crimes de la mère 5 ,
on ne peut dire vivre en soi-même . Ce style fait beaucoup depeine; mais ce gui en fait bien davantage, c’est que Rodogunepasse ainsi tout d’un coup de la modeste lierté d'une tille qui neveut pas qu’on lui parle d’amour, à l’exécrable empressementd’exiger d’un iils la tète de sa mère. (V.)
1 Prêter nn bras à un cœur, le porter, et ne pas l'écouter,sont des expressions si forcées, si fausses, qu’on voit bien quela situation n’est point naturelle; car d’ordinaire, comme ditBoileau,
Ce que l’on conçoit bien s’exprime clairement. (V.)
2 Rodogune demande donc deux fois un parricide, ce queCléopâtre elle-même n’a pas fait. Est-il possible qu’Antiocbuspuisse lui dire : Nommez les assassins P Quel faux artilice 1 ne lesconnait-il pas? ne sait-il pas que c’est sa mère? ne s’en est-ellepas vantée à lui-même? Je n’ai point de terme pour exprimerla peine (lue me font les fautes de ce grand homme; elles con-solent au moins en faisant voir l’extrême difficulté de faire unebonne pièce de théâtre. (V.)
3 Quelle froideur dans de tels éclaircissements, et quellesétranges expressions! Fous le prenezP Oui, je le prends.Je ne parle pas ici du sens ridicule que les jeunes gens attri-buent à ces paroles, je parle de la bassesse des mots. (V.)
4 II fallait au moins unis en soupirant, car on ne peut direunis à soupirer. (V.)
5 Peut-on sérieusement dire à Rodogune : Tuez l’un de nous
Mais payez l’autre aussi des services du père ;
Et laissez un exemple à la postéritéEt de rigueur entière, et d’entière équité.
Quoi! n’écouterez-vous ni l’amour ni la haine?
Ne pourrai-je obtenir ni salaire ni peine?
Ce cœur qui vous adore, et que vous dédaignez...RODOGUNE.
Hélas, prince 1 !
ANTIOCHUS.
Est-ce encor le roi que vous plaignez 2 ?Ce soupir ne va-t-il que vers l’ombre d’un père?
RODOGUNE.
Allez, ou pour le moins rappelez votre frère :
Le combat pour mon âme était moins dangereuxLorsque je vous avais à combattre tous deux :
Vous êtes plus fort seul que vous n’étiez ensemble,Je vous bravais tantôt, et maintenant je tremble.J’aime; n’abusez pas, prince, de mon secret ;
Au milieu de ma haine il m’échappe à regret;
Mais enfin il m’échappe, et cette retenueNe peut plus soutenir l’effort de votre vue 3 .
Oui, j’aime un de vous deux malgré ce grand cour-Et ce dernier soupir dit assez que c’est vous, [roux,Un rigoureux devoir à cet amour s’oppose ;
Ne m’en accusez point, vous en êtes la cause ;
Vous l’avez fait renaître en me pressant d’un choix 4Qui rompt de vos traités les favorables lois.
D’un père mort pour moi voyez le sort étrange 5 :
deux, et épousez Vautre, et se complaire dans cette penséeaussi froide que barbare, et la retourner en deux ou trois fa-çons?—Corneille fait dire à Sabine, dans les Horac.es : Que l’unde vous me tue et que l'autre me venge ; il répète ici cettepensée, mais il la délaye, il la rend insipide ; tous ces froids ef-forts de l’esprit ne sont que des amplifications de rhéteur. Cen’est pas là Virgile, ce n’est pas là Racine. (Y.)
1 Enfin Rodogune passe tout d’un coup de l’assassinat à latendresse. La petite finesse du soupir qui va vers l’ombre d’unpère, et Rodogune qui tremble d’aimer, forment ici une pasto-rale. Quel contraste ! est-ce là du tragique ? La proposition d’as-sassiner une mère est d’une furie; et cet hélas et ce soupir sontd’une bergère. Tout cela n’est que trop vrai; et, encore unefois, il faut le dire et le redire. (V.)
2 Cela serait bon dans la bouche d’un berger galant. Ce mé-lange de tendresse naïve et d’atrocités affreuses n’est pas suppor-table. (V.)
3 Ce soupir échappe donc; et la retenue de cette parricide nepeut plus se soutenir à la vue de celui qui doit être son mari ; etcependant elle lui tient encore de longs discours, malgré l’effortde sa vue.— Remarquez qu’une femme qui dit deux fois monsoupir m’échappe, est une femme à qui rien n’échappe, et quimet un art grossier dans sa conduite. Racine n’a jamais de cesmauvaises linesses. Ne peut plus soutenir l’effort de votrevue ; quelle expression ! jamais le mot propre. Ce n’est pas là levullus uimiùm lubrtcus aspici d’Horace. (V.)
4 Cela n’est pas français : on ne presse point d’une chose. (V.)
5 Le sort étrange est faible; étrange n’est làqu’une mauvaiseépithète pour rimer à venge. (Y.)