532
RODOGUNE, ACTE V, SCÈNE IV.
rodogune , Fempêchant de prendre la coupe.Quoi ! seigneur !
ANTIOCHUS.
Vous m’arrêtez en vain :
Donnez.
RODOGUNE.
Ah! gardez-vous de l’une et l’autre mainlCette coupe est suspecte, elle vient de la reine ;Craignez de toutes deux quelque secrète haine.
CLÉOPÂTRE.
Qui m’épargnait tantôt ose enfin m’accuser!
RODOGUNE.
De toutes deux, madame, il doit tout refuser.
Je n’accuse personne, et vous tiens innocente ;
Mais il en faut sur l’heure une preuve évidente :
Je veux bien à mon tour subir les mêmes lois.
On ne peut craindre trop pour le salut des rois.Donnez donc cette preuve ; et, pour toute réplique,Faites faire un essai par quelque domestique 1 .
Cléopâtre , prenant la coupe.
Je le ferai moi-même. Eh bien! redoutez-vousQuelque sinistre effet encor de mon courroux?
J’ai souffert cet outrage avecque patience.antiochus, prenant la coupe des mains de Cléo-pâtre, après qu’elle a bu.Pardonnez-lui, madame, un peu de défiance :Comme vous l’accusez, elle fait son effortA rejeter sur vous l’horreur de cette mort ;
Et soit amour pour moi, soit adresse pour elle 2 ,
Ce soin la fait paraître un peu moins criminelle.
Pour moi, qui ne vois rien, dans le trouble où je suis,Qu’un gouffre de malheurs, qu’un abîme d’ennuis,Attendant qu’en plein jour ces vérités paraissent,J’en laisse la vengeance aux dieux qui les connaissent,Et vais sans plus tarder...
RODOGUNE.
Seigneur, voyez ses yeuxDéjà tout égarés, troubles et furieux,
Cette affreuse sueur qui court sur son visage,
Cette gorge qui s’enfle. Ah ! bons dieux ! quelle rage !Pour vous perdre après elle, elle a voulu périr.antiochus , rendant la coupe à Laonice ou à quel-que autre.
N’importe, elle est ma mère, il faut la secourir.
1 Apparemment que les princesses syriennes faisaient peu decas de leurs domestiques ; mais c’est une réflexion que personnene peut faire dans l’agitation où l’on est, et dans l’attente du dé-noùment. L’action qui termine cette scène fait frémir, c’est letragique porté au comble : on est seulement étonné que, dansles compliments d’Antiochus et de l’ambassadeur, qui terminentla pièce, Antiochus ne dise pas un mot de son frère, qu’il aimaitsi tendrement. Le rôle terrible de Cléopâtre et le cinquièmeacte feront toujours réussir cette pièce. (V.)
2 Soit adresse pour elle n’est pas français; on ne peut pasdire : j’ai de l’adresse pour moi; il fallait peut-être dire : soit
intérêt pour elle. (Y-;
CLEOPATRE.
Va, tu me veux en vain rappeler à la vie ;
Ma haine est trop fidèle, et m’a trop bien servie :
Elle a paru trop tôt pour te perdre avec moi ;
C’est le seul déplaisir qu’en mourant je reçoi ;
Mais j’ai cette douceur dedans cette disgrâce 1De ne voir point régner ma rivale en ma place.
Règne ; de crime en crime enfin te voilà roi.
Je t’ai défait d’un père et d’un frère, et de moi :Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes,Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes !Puissiez-vous ne trouver dedans votre unionQu’horreur, que jalousie, et que confusion !
Et, pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble,Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !antiochus.
Ah ! vivez pour changer cette haine en amour.
CLÉOPÂTRE.
Je maudirais les dieux s’ils me rendaient le jour.Qu’on m’emporte d’ici : je me meurs. Laonice,
Si tu veux m’obliger par un dernier service,
Après les vains efforts de mes inimitiés,
Sauve-moi de l’affront de tomber à leurs pieds.
(Elle s’en va, et Laonice lui aide à marcher.)
ORONTE.
Dans les justes rigueurs d’un sort si déplorable 2 ,Seigneur, le juste ciel vous est bien favorable;
11 vous a préservé, sur le point de périr,
Du danger le plus grand que vous puissiez courir ;
Et par un digne effet de ses faveurs puissantes,
La coupable est punie et vos mains innocentes.
ANTIOCHUS.
Oronte, je ne sais, dans son funeste sort,
Qui m’afflige le plus, ou sa vie, ou sa mort ;
L’une et l’autre a pour moi des malheurs sans exemple :Plaignez mon infortune. Et vous, allez au templeY changer l’allégresse en un deuil sans pareil,
La pompe nuptiale en funèbre appareil ;
Et nous verrons après, par d’autres sacrifices,
Si les dieux voudront être à nos vœux plus propices 3
1 Disgrâce parait un mot trop faillie dans une aventure sieffroyable; voilà ce que la nécessité de la rime entraîne : dansces occasions, il faut changer les deux rimes. (V.)
2 L’ambassadeur Oronte n’a joué dans toute la pièce qu’unrôle insipide, et il linit l’acte le plus tragique par les plus froidscompliments. (V.)
3 Rodogune ne ressemble pas plus à Pompée que Pompée àChina, et Cinna au C/d. C’est cette variété qui caractérise levrai génie. Le sujet en est aussi grand et aussi terrible que celuide Théodore est bizarre et impraticable. Il y eut la même riva-lité entre cette Rodogune et celle de Gilbert, qu’on vit depuisentre la Phèdre de Racine et celle de Pradon. La pièce de Gil-bert fut jouée quelques mois avant celle de Corneille, en 1645 ;elle mourut dès sa naissance, malgré la protection de Monsieur,frère de Louis XIII, et lieutenant général du royaume, à quiGilbert, résident de la reine Christine, la dédia. La reine de