Band 
Tome premier.
Seite
533
JPEG-Download
 

EXAMEN DE RODOGUNE.

533

EXAMEN DE RODOGUNE.

Le sujet de cette tragédie est tiré d’Appian Alexandrin,dont voici les paroles, sur la fin du livre qu’il a fait desGuerres de Syrie : « Démétrius, surnommé Nicanor, en-« treprit la guerre contre les Parthes, et vécut quelque« temps prisonnier dans la cour de leur roi Phraates, dont« il épousa la soeur, nommée Rodogune. Cependant Dio-« dotus, domestique des rois précédents, s’empara du« trône de Syrie, et y fit asseoir un Alexandre, encore« enfant, fils d’Alexandre le bâtard et d’une fille de Pto-n lomée. Ayant gouverné quelque temps comme tuteur« sous le nom de ce pupille, il s’en défit, et prit lui-même« la couronne sous un nouveau nom de Tryplion qu’il se« donna. Antioclius, frère du roi prisonnier, ayant appris« sa captivité à Rhodes, et les troubles qui l’avaient suivie,h revint dans la Syrie, où, ayant défait Tryplion, il le fit« mourir. De là, il porta ses armes contre Phraates, et,« vaincu dans une bataille, il se tua lui-même. Démétrius,

Suède et le premier prince de France ne soutinrent point cemauvais ouvrage, comme depuis l’hôtel de Bouillon et l’hôtelde Nevers soutinrent la Phèdre de Pradon. En vain le résidentprésente à son altesse royale, dans son épitre dédicatoire, lagénéreuse Rodogune, femme et mère des deux plus grandsmonarques de l’Asie; en vain compare-t-il cette Rodoguneà Monsieur, qui cependant ne lui ressemblait en rien : ce mau-vais ouvrage fut oublié du protecteur et du public. Le privilègedu résident pour sa Rodogune est du 8 janvier 1640; elle futimprimée en février 1047. Le privilège de Corneille est du17 avril 1646, et sa Rodogune ne fut imprimée qu’au 31 jan-vier 1647. Ainsi la Rodogune de Corneille ne parut sur le pa-pier qu’un an ou environ après les représentations de la piècede Gilbert, c’est-à-dire un an après que cette pièce n’existaitplus. Ce qui est étrange, c’est qu’on retrouve dans les deuxtragédies précisément les mêmes situations, et souvent lesmêmes sentiments, que ces situations amènent. Le cinquièmeacte est différent ; il est terrible et pathétique dans Corneille.Gilbert crut rendre sa pièce intéressante en rendant le dé-noûment heureux, et il en fit l’acte le plus froid et le plusinsipide qu’on put mettre sur le théâtre. On peut encore re-marquer que Rodogune joue dans la pièce de Gilbert le rôleque Corneille donne à Cléopâtre, et que Gilbert a falsifié l’his-toire. Il est étrange que Corneille, dans sa préface, ne parlepoint d’une ressemblance si frappante*. Bernard de Fonte-nelle, dans la vie de Corneille son oncle, nous dit que Cor-neille ayant fait confidence du plan de sa pièce à un ami, cetami indiscret donna le plan au résident, qui, contre le droitdes gens, vola Corneille. Ce trait est peu vraisemblable : rare-ment un homme revêtu d’un emploi public se déshonore, et serend rkliculepour si peu de chose : tous les mémoires dutempsen auraient parlé; ce larcin aurait été une chose publique. Onparle d’un ancien roman de Rodogune : je ne l’ai pas vu;c’est, dit-on, une brochure in-8°, imprimée chez Sommaville,qui servit également au grand auteur et au mauvais. Corneilleembellit le roman, et Gilbert ic gâta. Le style nuisit aussi beau-coup à Gilbert : car, malgré les inégalilés de Corneille, il y eutautant de différence entre ses verset ceux de ses contemporainsjusqu’àRacine, qu’entre le pinceau de Michel-Angeetla brossedes barbouilleurs. Il y a un autre roman de Rodogune en deuxvolumes, mais il ne fut imprimé qu’en 1668 : il est très-rare etpresque oublié; le premier l’est entièrement. (V.)

* II n’en parla pas, ou par mépris, ou par quelque ménagement poli-tique pour le caractère dont Gilbert était revêtu. (P.)

« retournant en son royaume, fut tué par sa femme Cléo-« pâtre, qui lui dressa des embûches sur le chemin, en haine« de cette Rodogune qu’il avait épousée, dont elle avait« conçu une telle indignation, qu’elle avait épousé ce même« Antiochus, frère de son mari. Elle avait deux fils de Dé-« métrius, dont elle tua Séleucus, l’aîné, d’un coup de« flèche, sitôt qu’il eut pris le diadème après la mort de« son père, soit qu’elle craignit qu’il ne la voulût venger« sur elle, soit; que la même fureur l’emportât à ce nou-« veau parricide. Antiochus son frère lui succéda, et con-« traignit cette mère dénaturée de prendre le poison qu’elle« lui avait préparé. »

Justin, en son trente-sixième, trente-huitième et trente-neuvième livre, raconte cette histoire plus au long, avecquelques autres circonstances. Le premier des Machabées,et Josèphe, au treizième des Antiquités judaïques, en di-sent aussi quelque chose qui ne s’accorde pas tout à faitavec Appian. C’est à lui que je me suis attaché pour la nar-ration que j’ai mise au premier acte, et pour l’effet ducinquième, que j’ai adouci du côté d’Antiochus. J’en ai ditla raison ailleurs. Le reste sont des épisodes d’invention ,qui ne sont pas incompatibles avec l’histoire, puisque ellene dit point ce que devint Rodogune après la mort de Dé-métrius , qui vraisemblablement l’amenait en Syrie prendrepossession de sa couronne. J’ai fait porter à la pièce le nomde cette princesse plutôt que celui de Cléopâtre, que je n’aimême osé nommer dans mes vers, de peur qu’on ne con-fondît cette reine de Syrie avec cette fameuse princessed’Égypte qui portait même nom, et que l’idée de celle-ci,beaucoup plus connue que l’autre, ne semât une dangereusepréoccupation parmi les auditeurs.

On m’a souvent fait une question à la cour : quel étaitcelui de mes poèmes que j’estimais le plus; et j’ai trouvétous ceux qui me l’ont faite si prévenus en faveur de Chinaoudu Cid, que jen’ai jamais osé déclarer toute la tendresseque j’ai toujours eue pour celui-ci, à qui j’aurais volon-tiers donné mon suffrage, si je n’avais craint de manquer,en quelque sorte, au respect que je devais à ceux que jevoyais pencher d’un autre côté. Cette préférence est peut-être en moi un effet de ces inclinations aveugles qu’ontbeaucoup de pères pour quelques-uns de leurs enfants plusque pour les autres; peut-être y entre-t-il un peu d’amour-propre, en ce que cette tragédie me semble être un peuplus à moi que celles qui l’ont précédée, à cause des inci-dents surprenants qui sont purement de mon invention,et n’avaient jamais été vus au théâtre ; et peut-être enfin ya-t-il un peu de vrai mérite qui fait que cette inclinationn’est pas tout à fait injuste. Je veux bien laisser chacun enliberté de ses sentiments; mais certainement on peut direque mes autres pièces ont peu d’avantages qui ne se ren-contrent en celle-ci : elle a tout ensemble la beauté du suj et,la nouveauté des fictions, la force des vers, la facilité del’expression, la solidité du raisonnement, la chaleur despassions, les tendresses de l’amour et de l’amitié; et cetheureux assemblage est ménagé de sorte qu’elle s’élèved’acte en acte. Le second passe le premier, le troisième estau-dessus du second, et le dernier l’emporte sur tous lesautres. L’action y est une, grande, complète; sa durée neva point, ou fort peu, au delà de celle de la représenta-