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EXAMEN DE RODOGUNE.
tion. Le jour en est le plus illustre qu’on puisse imaginer,et l’unité de lieu s’y rencontre en la manière que je l’ex-plique dans le troisième de mes discours, et avec l’indul-gence que j’ai demandée pour le théâtre.
Ce n’est pas que je me flatte assez pour présumer qu’ellesoit sans taches. On a fait tant d’objections contre la narra-tion de Laonice au premier acte, qu’il est malaisé de nedonner pas les mains à quelques-unes. Je ne la tiens pastoutefois si inutile qu’on l’a dit. Il est hors de doute queCléopâtre, dans le second, ferait connaître beaucoup dechoses par sa confidence avec cette Laonice, et par le récitqu’elle en a fait à ses deux fils, pour leur remettre devant lesyeux combien ils lui ont d’obligation ; mais ces deux scènesdemeureraient assez obscures, si cette narration ne lesavait précédées, et du moins les justes défiances de Rodo-gune à la fin du premier acte, et la peinture que Cléopâtrefait d’elle-même dans son monologue qui ouvre le second,n’auraient pu se faire entendre sans ce secours.
J’avoue qu’elle est sans artifice, et qu’on la fait de sang-froid à un personnage protatique, qui se pourrait toute-fois justifier par les deux exemples de Térence que j’ai citéssur ce sujet au premier discours. Timagène, qui l’écoute,n’est introduit que pour l’écouter, bien que je l’emploie aucinquième à faire celle de la mort de Séleucus, qui se pou-vait faire par un autre. Il l’écoute sans y avoir aucun in-térêt notable, et par simple curiosité d’apprendre ce qu’ilpouvait avoir su déjà en la cour d’Égypte, où il était enassez bonne posture, étant gouverneur des neveux du roi,pour entendre des nouvelles assurées de tout ce qui se pas-sait dans la Syrie, qui en est voisine. D’ailleurs, ce qui nepeut recevoir d’excuse, c’est que, comme il y avait déjàquelque temps qu’il était de retour avec les princes, il n’ya pas d’apparence qu’il ait attendu ce grand jour de céré-monie pour s’informer de sa sœur comment se sont passéstous ces troubles, qu’il dit ne savoir que confusément.Pollux, dans Médde, n’est qu’un personnage protatiquequi écoute sans intérêt comme lui ; mais sa surprise de voirJason à Corinthe, où il vient d’arriver, et son séjour enAsie, que la mer en sépare, lui donnent juste sujet d’igno-rer ce qu’il en apprend. La narration ne laisse pas de de-meurer froide comme celle-ci, parce qu’il ne s’est encorerien passé dans la pièce qui excite la curiosité de l’auditeur,ni qui lui puisse donner quelque émotion en l’écoutant;mais si vous voulez réfléchir sur celle de Curiace dansY Horace, vous trouverez qu’elle fait tout un autre effet.Camille, qui l’écoute, a intérêt, comme lui, à savoir com-ment s’est faite une paix dont dépend leur mariage; etl’auditeur, que Sabine et elle n’ont entretenu que de leursmalheurs et des appréhensions d’une bataille qui se vadonner entre deux partis, où elles voient leurs frères dansl’un et leur amour dans l’autre, n’a pas moins d’aviditéqu’elle d’apprendre comment une paix si surprenante s’estpu conclure.
Ces défauts dans cette narration confirment ce que j’aidit ailleurs, que, lorsque la tragédie a son fondement surdes guerres entre deux États, ou sur d’autres affaires pu-bliques, il est très-malaisé d’introduire un acteur qui lesignore, et qui puisse recevoir le récit qui en doit instruireles spectateurs en parlant à lui.
J’ai déguisé quelque chose de la vérité historique en ce-lui-ci : Cléopâtre n’épousa Antiochus qu’en haine de ce queson mari avait épousé Rodogune chez les Partîtes, et je faisqu’elle ne l’épouse que par la nécessité de ses affaires, surun faux bruit de la mort de Démétrius, tant pour ne lafaire pas méchante sans nécessité, comme Ménélas dansYOreste d’Euripide, que pour avoir lieu de feindre queDémétirus n’avait pas encore épousé Rodogune, et venaitl’épouser dans son royaume pour la mieux établir en laplace de l’autre, par le consentement de ses peuples, etassurer la couronne aux enfants qui naîtraient de ce ma-riage. Cette fiction m’était absolument nécessaire, almqu’il fût tué avant que de l’avoir épousée, et que l’amourque ses deux fils ont pour elle ne fit point d’horreur auxspectateurs, qui n’auraient pas manqué d’en prendre uneassez forte, s’ils les eussent vus amoureux de la veuve deleur père, tant cette affection incestueuse répugne à nosmœurs !
Cléopâtre a lieu d’attendre ce jour-là à faire confidenceà Laonice de ses desseins et des véritables raisons de tout cequ’elle a fait. Elle eût pu trahir son secret aux princes ouà Rodogune, si elle l’eût su plus têt; et cette ambitieusemère ne lui en fait part qu’au moment qu’elle veut bien qu’iléclate, par la cruelle proposition qu’elle va faire à ses fils.On a trouvé celle que Rodogune leur fait à son tour in-digne d’une personne vertueuse, comme je la peins; maison n’a pas considéré qu’elle ne la fait pas, comme Cléo-pâtre, avec espoir de la voir exécuter par les princes, maisseulement pour s’exempter d’en choisir aucun, et les atta-cher tous deux à sa protection par une espérance égale.Elle était avertie par Laonice de celle que la reine leuravait faite, et devait prévoir que, si elle se fût déclaréepour Antiochus qu’elle aimait, son ennemie, qui avaitseule le secret de leur naissance, n’eût pas manqué denommer Séleucus pour aîné afin de les commettre l’uncontre l’autre, et d’exciter une guerre civile qui eût pucauser sa perte. Ainsi elle devait s’exempter de choisir,pour les contenir tous deux dans l’égalité de prétention, etelle n’en avait point de meilleur moyen que de rappeler lesouvenir de ce qu’elle devait à la mémoire de leur père,qui avait perdu la vie pour elle, et leur faire cette propo-sition qu’elle savait bien qu’ils n’accepteraient pas. Si letraité de paix l’avait forcée à se départir de ce juste senti-ment de reconnaissance, la liberté qu’ils lui rendaient larejetait dans cette obligation. Il était de son devoir de ven-ger celte mort; mais il était de celui des princes de ne sepas charger de cette vengeance. Elle avoue elle-même àAntiochus qu’elle les haïrait, s’ils lui avaient obéi; que,comme elle a fait ce qu’elle a dû par cette demande, ilsfont ce qu’ils doivent par leur refus; qu’elle aime trop lavertu pour vouloir être le prix d’un crime, et que la justicequ’elle demande de la mort de leur père serait un parri-cide , si elle la recevait de leurs mains.
Je dirai plus : quand cette proposition serait tout à faitcondamnable en sa bouche, elle mériterait quelque grâceet pour l’éclat que la nouveauté de l’invention a fait authéâtre, et pour l’embarras surprenant où elle jette lesprinces, et pour l’effet qu’elle produit dans le reste de lapièce qu’elle conduit à l’action historique. Elle est cause