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Tome premier.
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HERACLIUS,

TRAGÉDIE. — 1647.

A MONSEIGNEUR SÉGUIER,

CHANCELIER DE FRANCE.

Monseigneur ,

Je sais que cette tragédie n’est pas d’un genre assez re-levé pour espérer légitimement que vous y daigniez jeterles yeux, et que, pour offrir quelque chose à Votre Gran-deur qui n’en fût pas entièrement indigne, j’aurais eu be-soin d’une parfaite peinture de toute la vertu ;d’un Catonou d’un Sénèque; mais comme je tâchais d’amasser desforces pour ce grand dessein, les nouvelles faveurs quej’aireçues de vous m’ont donné une juste impatience de lespublier ; et les applaudissements qui ont suivi les repré-sentations de ce pocme m’ont fait présumer que sa bonnefortune pourrait suppléer à son peu de mérite. La curio-sité que son récit a laissée dans les esprits pour sa lecturem’a llatté aisément, jusques à me persuader que je pou-vais prendre une plus heureuse occasion de leur faire sa-von combien je vous suis redevable; et j’ai précipité mareconnaissance, quand j’ai considéré qu’autant que je ladifférerais pour m’en acquitter plus dignement, autantje demeurerais dans les apparences d’une ingratitudeinexcusable envers vous. Mais quand même les dernièresobligations que je vous ai ne m’auraient pas fait cette glo-rieuse violence, il faut que je vous avoue ingénument queles intérêts de ma propre réputation m’en imposaient unetrès-pressante nécessité. Le bonheur de mes ouvrages ne laporte en aucun lieu où elle ne demeure fort douteuse, etoù l’on ne se défie, avec raison, de ce qu’en dit la voix pu-blique, parce qu’aucun d’eux n’y fait connaître l’honneurque j’ai d’être connu de vous. Cependant on sait par toutel’Europe l’accueil favorable que Votre Grandeur fait auxgens de lettres; que l’accès auprès de vous est ouvert etlibre à tous ceux que les sciences ou les talents de l’espritélèvent au-dessus du commun; que les caresses dont vousles honorez sont les marques les plus indubitables et les plussolides de ce qu’ils valent; et qu’enfm nos plus belles mu-ses, que feu monseigneur le cardinal de Richelieu avaitchoisies de sa main pour en composer un corps tout d’es-prit, seraient encore inconsolables de sa perte, si ellesn’avaient trouvé chez Votre Grandeur la même protectionqu’elles rencontraient chez Son Éminence. Quelle appa-rence donc qu’en quelque climat où notre langue puisseavoir entrée, on puisse croire qu’un homme mérite quel.

que véritable estime, si ses travaux n’y portent les assu-rances de l’état que vous en faites dans les hommages qu’ilvous en doit? Trouvez bon, Monseigneur, que celui-ci,plus heureux que le reste des miens, affranchisse mon nomde ne vous en avoir point encore rendu, et que, pour af-fermir ce peu de réputation qu’ils m’ont acquis, il tire meslecteurs d’un doute si légitime, en leur apprenant non-seu-lement que je ne vous suis pas tout à fait inconnu, maisaussi même que votre bonté ne dédaigne pas de répandresur moi votre bienveillance et vos grâces : de sorte que,quand votre vertu ne me donnerait pas toutes les passionsimaginables pour votre service;, je serais le plus ingrat detous les hommes, si je n’étais toute ma vie très-véritable-ment,

Monseigneur ,

Votre très-humble, très-obéissant,et très-fidèle serviteur,

CORNEILLE.

AU LECTEUR.

Voici une hardie entreprise sur l’histoire, dont vous nereconnaîtrez aucune chose dans cette tragédie, que l’ordrede la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas,et Héraclius. J’ai falsifié la naissance de ce dernier; maisce n’a été qu’en sa faveur, et pour lui en donner une plusillustre, le faisant fils de l’empereur Maurice, bien qu’il nele fût que d’un préteur d’Afrique de même nom que lui.J’ai prolongé la durée de l’empire de son prédécesseur dedouze années, et lui ai donné un fils, quoique l’histoire n’enparle point, mais seulement d’une fille nommée Domitia,qu’il maria à un Priscus ou Crispus. J’ai prolongé de mêmela vie de l’impératrice Constantine, et comme j’ai fait ré-gner ce tyran vingt ans au lieu de huit, je n’ai fait mourircette princesse que dans la quinzième année de sa tyran-nie, quoiqu’il l’eût sacrifiée à sa sûreté avec ses filles dès lacinquième. Je ne me mettrai pas en peine de justifier celtelicence quej’ai prise; l’événement l’a assez justifiée, et lesexemples des anciens quej’ai rapportés sur Rodogune sem-blent l’autoriser suffisamment: mais, à parler sans fard,je ne voudrais pas conseiller à personne de la tirer en exem-ple. C’est beaucoup hasarder, et l’on n’est pas toujoursheureux; et, dans un dessein de cette nature, ce qu’unbon succès fait passer pour une ingénieuse hardiesse, unmauvais le fait prendre pour une témérité ridicule.