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Tome premier.
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AU LECTEUR.

Baronius, parlant de la mort de l’empereur Maurice, etde celle de ses fils, que Phoeas faisait immoler à sa tuo,rapporte une circonstance très-rare, dont j’ai pris l’occa-sion de former le nœud de cette tragédie, à qui elle sert defondement. Cette nourrice eut tant de zèle pour ce malheu-reux prince, qu’elle exposa son propre fils au supplice, aulieu d’un des siens qu’on lui axait donné à nourrir. Mau-rice reconnut l’échange, et l’empêcha par une considéra-tion pieuse que cette extermination de toute sa famille étaitun juste jugement de Dieu, auquel il n’eût pas cru satis-faire, s’il eût souffert que le sang d’un autre eût payé pourcelui d’un de ses fils. Mais quant à ce qui était de la mère,elle avait surmonté l’affection maternelle en faveur de sonprince, et l’on peut dire que son enfant était mort pourson regard. Comme j’ai cru que cette action était assez gé-néreuse pour mériter une personne plus' illustre à la pro-duire, j’ai fait de cette nourrice une gouvernante. J’aisupposé que l’échange avait eu son effet; et de cet enfantsauvé par la supposition d’un autre, j’en ai fait Héraclius,le successeur'de-Phoeas. Bien plus, j’ai feint que cetteLéontine ne croyant pas pouvoir cacher longtemps cetenfant que Maurice avait commis à sa fidélité, vu la re-cherche exacte que Phoeas en faisait faire; et se voyantmême déjà soupçonnée et prête à être découverte, se vou-lut mettre dans les bonnes grâces de ce tyran, en lui allantoffrir ce petit prince dont il pétait en peine, au lieu duquelelle lui livra son propre fils' Léonce. J’ai ajouté que parcette action Phoeas fut tellement gagné, qu’il crut ne pou-voir remettre son fils Martian aux mains d’une personnequi lui fût plus acquise, d’autant que ce qu’elle venait defaire l’avait jetée, à ce qu’il croyait, dans une haine irré-conciliable avec les amis de Maurice, qu’ils avaient seuls àcraindre. Cette faveur où je la mets auprès de lui donnelieu à un second échange d’Héraclius, qu’elle nourrissaitcomme son fils sous le nom de Léonce, avec Martian, quePhoeas lui avait confié. Je lui fais prendre l’occasion del’éloignement de ce tyran, que j’arrête trois ans, sans re-venir à la guerre contre les Perses ; et à son retour, je faisqu’elle lui donne Héraclius pour fds, qui est dorénavantélevé auprès de lui sous le nom de Martian, cependantqu’elle retient le vrai Martian auprès d’elle, et le nourritsous le nom de son Léonce, qu’elle avait exposé pour l’au-tre. Comme ces deux princes sont grands, et que Phoeas,abusé par ce dernier échange, presse Héraclius d’épouserPulchérie, fille de Maurice, qu’il avait réservée exprèsseule de toute sa famille, afin qu’elle portât par ce mariageJe droit et les titres de l’empire dans sa maison, Léontine,pour empêcher cette alliance incestueuse du frère et de lasoeur, avertit Héraclius de sa naissance. Je serais trop longsi je voulais ici toucher le reste des incidents d’un poèmesi embarrassé, et me contenterai de vous avoir donné ceslumières, afin que vous en puissiez commencer la lectureavec moins d’obscurité. Vous vous souviendrez seulementqu’Héraclius passe pour Martian, fils de Phoeas, et Mar-tian pour Léonce, fils de Léontine, et qu’Héraclius saitqui il est, et qui est ce faux Léonce; mais que le vrai Mar-tian, Phoeas, ni Pulchérie, n’en savent rien, non plusque le reste des acteurs, hormis Léontine et sa filleEudoxe.

On m’a fait quelque scrupule de ce qu’il n’est pas vrai-semblable qu’une mère expose son fils à la mort pour enpréserver un autre : à quoi j’ai deux réponses à faire; lapremière, que notre unique docteur Aristote nous permetde mettre quelquefois des choses qui même soient contrela raison et l’apparence, pourvu que ce soit hors de l’ac-tion, ou, pour me servir des termes latins de ses inter-prètes, extràfabulam, comme est ici cette suppositiond’enfant, et nous donne pour exemple Œdipe, qui, ayanttué un roi de Thèbes, l’ignore encore vingt ans après;l’autre, que l’action étant vraie du côté de la mère, commej’ai remarqué tantôt, il ne faut plus s’informer si elle estvraisemblable, étant certain que toutes les vérités sont re-cevables dans la poésie, quoiqu’elle ne soit pas obligée àles suivre. La liberté qu’elle a de s’en écarter n’est pas unenécessité, et la vraisemblance n’est qu’une condition né-cessaire à la disposition, et non pas au choix du sujet, nides incidents qui sont appuyés de l’histoire. Tout ce quientre dans le poème doit être croyable; et il l’est, selonAristote, par l’un de ces trois moyens, la vérité, la vrai-semblance, ou l’opinion commune. J’irai plus outre; et,quoique peut-être on voudra prendre cette propositionpour un paradoxe, je ne craindrai point d’avancer que lesujet d’une belle tragédie doit n’être pas vraisemblable. Lapreuve en est aisée par le même Aristote, qui ne veut pasqu’on en compose une d’un ennemi qui tue son ennemi,parce que, bien que cela soit vraisemblable, il n’excite dansl’âme des spectateurs ni pitié ni crainte, qui sont les deuxpassions de la tragédie; mais il nous renvoie la choisir dansles événements extraordinaires qui se passent entre per-sonnes proches, comme d’un père qui tue son fils, unefemme son mari, un frère sa sœur; ce qui, n’étant jamaisvraisemblable, doit avoir l’autorité de l’histoire ou de l’o-pinion commune pour être crusi bien qu’il n’est pas per-mis d’inventer un sujet de cette nature. C’est la raisonqu’il donne de ce que les anciens traitaient presque lesmêmes sujets, d’autant qu’ils rencontraient peu de famillesoù fussent arrivés de pareils désordres, qui font les belleset puissantes oppositions du devoir et de la passion.

Ce n’est pas ici le lieu de m’étendre plus au long surcette matière : j’en ai dit ces deux mots en passant, par unenécessité de me défendre d’une objection qui détruiraittout mon ouvrage, puisqu’elle va en saper le fondement,et non par ambition d’étaler mes maximes, qui peut-êtrene sont pas généralement avouées des savants. Aussi nedonné-je ici mes opinions qu’à la mode de M. de Mon-taigne, non pour bonnes, mais pour miennes. Je m’ensuis bien trouvé jusqu’à présent ; mais je ne tiens pas im-possible qu’on réussisse mieux en suivant les contraires.