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HÉRACLIUS, ACTE II, SCÈNE II.
Vous êtes fille, Eudoxe, et vous avez parlé 1 :
Vous n’avez pu savoir cette grande nouvelleSans la dire à l’oreille à quelque âme infidèle 2 ,
A quelque esprit léger, ou de votre heur jaloux,
A qui ce grand secret a pesé comme à vous.
C’est par là qu’il est su, c’est par là qu’on publieCe prodige étonnant d’Héraclius en vie ;
C’est par là qu’un tyran, plus instruit que troubléDe l’ennemi secret qui l’aurait accablé 3 ,
Ajoutera bientôt sa mort à tant de crimes 4,
Et se sacrifira pour nouvelles victimesCe prince dans son sein pour son fils élevé,
Vous qu’adore son âme, et moi qui l’ai sauvé.
Voyez combien demaux pour n’avoir su vous taire 5 !
EUDOXE.
Madame, mon respect souffre tout d’une mère,
Qui, pour peu qu’elle veuille écouter la raison ,
Ne m’accusera plus de cette trahison 6 ;
Car c’en est une enfin bien digne de supplice 7Qu'avoir d’un tel secret donné le moindre indice 8 .
LÉONTINE.
Et qui donc aujourd’hui le fait connaître à tous ?Est-ce le prince, ou moi ?
EUDOXE.
Ni le prince, ni vous.
De grâce, examinez ce bruit qui vous alarme.
On dit qu’il est en vie, et son nom seul les charme,On ne dit point comment vous trompâtes Phocas,Livrant un de vos fils pour ce prince au trépas,
Ni comme après, du sien étant la gouvernante,
r On voit assez que cela est trop comique. Corneille a-t-ilvoulu faire parler cette gouvernante comme une liourgeoisequi a conservé le ton bourgeois à la cour? Cela est absolumentindigne île la tragédie. (V.)
2 Voilà la même faute ; et dire à l’oreille à une Ame! on nepeut s’exprimer plus mal. (V.)
3 Cela n’est pas français. Instruit d’un ennemi, troublé d’unennemi; ce sont deux barbarismes et deux solécismes à la foisdans un seul vers. (Y.)
4 Par la construction, c’est la mort de Phocas ; par le sens,c’est celle de Maurice. Il faut que la syntaxe et le sens soienttoujours d’accord. (V.)
5 Ce vers est encore bourgeois, mais les précédents sont no-bles, exacts, bien tournés, forts, précis, et dignes de Corneille.(V.)
6 Cela ne donne pas d’abord une haute opinion de Léontine.Cette femme, qui conduit toute l’intrigue, commence par setromper, par accuser sa tille mal à propos : cette accusationmême est absolument inutile pour l’intelligence et pour l’inté-rêt de la pièce. Léontine commence son rôle par une mépriseet par des expressions indignes même de la comédie. (V.)
7 Le mot de supplice parait trop fort; et digne de supplicen’est pas français, c'est un barbarisme. (V.)
8 II faut absolument que d’avoir : c’est une trahison qued’avoir donné un indice. Trahison qu’avoir donné est unsolécisme. (V.)
Par une tromperie encor plus importante *,
Vous en fîtes l’échange, et, prenant Martian,
Vous laissâtes pour fils ce prince à son tyran :
En sorte que le sien passe ici pour mon frère 2 ,Cependant que de l’autre il croit être le père 3 ,
Et voit en Martian Léonce qui n’est plus,
Tandis que sous ce nom il aime Iléraclius.
On dirait tout cela si, par quelque imprudence,
Il m’était échappé d’en faire confidence ;
Mais pour toute nouvelle on dit qu’il est vivant 4 ;Aucun n’ose pousser l’histoire plus avant.
Comme ce sont pour tous des routes inconnues 5 ,
Il semble à quelques-uns qu’il doit tomber des nues ;Et j’en sais tel qui croit, dans sa simplicité,
Que pour punir Phocas Dieu l’a ressuscité 6 .
Mais le voici.
SCÈNE II.
HÉRACLIUS, LÉONTINE, EUDOXE.
HÉRACLIUS.
Madame, il n’est plus temps de taire
1 Ces mots : étant la gouvernante auprès * du sien , ettromperie, sont comiques et bas, et ne donnent pas de Léon-tine une assez haute idée. Voyez comme dans Athalie le rôle deJosabel est ennobli, comme il est touchant, quoiqu’il ne soit pas,à beaucoup près, aussi nécessaire que celui de Léontine. (V.)
2 Tout ce discours est un détail d’anecdotes. Comme étantlagouvernante auprès du sien n’est pas français; en sorte queest trop style d’affaires. Mais Eudoxe, en voulant éclaircir cettehistoire, semble l’embrouiller. Et, prenant Martian, vouslaissâtes pour fils ce prince à Phocas son tyran , ne peut avoirde sens que celui-ci : vous laissâtes Martian pour fils à Pho-cas. Laisser quelqu'unpour fils n’est pas d’un style élégant;mais il ne s’agit pas ici d’élégance, il s’agit de clarté. Eudoxefait croire au spectateur que Martian a passé et passe pour liisde Phocas. L’équivoque vient de ce mot prince : vous laissâtesce prince à Phocas. Elle entend, par ce prince, .Héraclius;mais elle ne dit pas ce qu’elle veut dire : elle devrait expliquerque Léontine a fait passer Martian pour son propre liis Léonce,et a donné Héraclius, liis de Maurice, pour Martian, liis dePhocas. (V.)
3 Cet il croit être se rapporte, par la phrase, à Martian, et ce-pendant c’est Phocas dont on parle. Dans un sujet si obscur, iiest absolument nécessaire que ies phrases soient toujours clai-res , et Eudoxe ne s’explique pas assez nettement. (V.)
4 Toutes ces manières de parler sont d’une familiarité quin’est nullement convenable à la tragédie. (V.)
5 Aucun n’ose pousser l’histoire plus avant.
Comme ce sont pour tous des routes inconnues....
expressions de comédie. Un tel style est trop rebutant. (V.)
<» Ces trois derniers vers sont trop comiques : ce qui précèdeest une explication de l’avant-scène. Cette explication devaitappartenir naturellement au premier acte; on n’aime point àêtre si longtemps en suspens : cette incertitude du spectateurnuit même toujours à l’intérêt. On ne peut être ému des choses
* Aucune des éditions publiées du vivant de Corneille ne porte auprès,
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