546
HÉRACLIUS, ACTE If, SCÈNE I.
Que la vertu du fils, si pleine et si sincère ',
Vainque la juste horreur que vous avez du père 2 ,
Et, pour mon intérêt, n’exposez pas tous deux 3 ...
HÉRACLIUS.
Que me dis-tu, Léonce? et qu’est-ce que tu veux?
Tu m’as sauvé la vie; et, pour reconnaissance,
Je voudrais à tes feux ôter leur récompense ;
Et ministre insolent d’un prince furieux,
Couvrir de cette honte un nom si glorieux ;
Ingrat à mon ami, perfide à ce que j’aime,
Cruel à la princesse, odieux à moi-même!
Je te connais, Léonce, et mieux que tu ne crois ;Je sais ce que tu vaux, et ce que je te dois.
Son bonheur est le mien, madame ; et je vous donneLéonce et Martian en la même personne ;
C’est Martian en lui que vous favorisez 4.
Opposons la constance aux périls opposés 5 .
Je vais près de Phocas essayer la prière ;
Et si je n’en obtiens la grâce tout entière 6 ,
Malgré le nom de père, et le titre de fils,
Je deviens le plus grand de tous ses ennemis.
Oui, si sa cruauté s’obstine à votre perte,
J’irai pour l’empêcher jusqu’à la force ouverte;
Et puisse, si le ciel m’y voit rien épargner,
Un faux Héraclius en ma place régner 7 !
Adieu, madame.
PULCHÉRIE.
Adieu, prince trop magnanime,
* Une vertu pleine et sincère n’est pas le mot propre : unevertu n’est ni pleine ni vide. (V.)
2 Painqne est trop rude à l’oreille; horreur de est permisen vers. (V.) — Et même en prose. fP.)
3 Martian, cru Léonce, amoureux de Pulcliérie, veul ici quePulchérie épouse Héraclius, cru Martian, amoureux d’Eudoxe.Je remarquerai, à cette occasion, que toutes les fois qu’on cèdece qu’on aime, ce sacrifice ne peut faire aucun effet, à moinsqu’il ne coûte lieaucoup : ce sont ces combats du coeur qui for-ment les grands intérêts ; de simples arrangements de mariagene sont jamais tragiques, à moins que, dans ces arrangementsmêmes, il n’y ait un péril évident et quelque chose de funeste.IS’exposez pas tous deux n’est pas français; il faut : ne les ex-posez pas tous deux. (V.)
4 Cela veul dire, pour le spectateur, qu’Héraclius, cru Mar-tian, voit dans Léonce un autre lui-même; et cela veut direaussi, dans l’esprit de l’auteur, que Léonce est le vrai Martian :c’est ce qui se débrouillera par la suite, et ce qui est ici un peuembrouillé ; mais un spectateur bien attentif peut aimer à devi-ner cette énigme. (V.)
5 Cet opposés est de trop ; c’est une figure de mots inutile ;de plus, ce n’est pas le mol propre : les périls menacent, lesobstacles s’opposent. (V.)
6 Ce vers est obscur; il va trouver Phocas, et, s'il n'en ob-tient la grâce; il semble que ce soit la grâce de Phocas. Il eutfallu dire aussi ce que c’est que cette grâce tout entière, puis-qu’on n’a pas encore parlé de, grâce. (V.)
7 II n’a point été question dans cetle scène d 'un faux Hcra-clius. Cette imprécalion forcée, a laquelle on ne s’attend point,n’est là que pour rappeler le titre delà pièce, et pour faire sou-venir qu’Héraclius est le sujet de la tragédie. (Y.)
( Héraclius s'en va, et Pulchérie continue.Prince digne en effet d’un trône acquis sans crime,Digne d’un autre père. Ah ! Phocas ! ah ! tyran !
Se peut-il que ton sang ait formé Martian ?
Mais allons, cher Léonce, admirant son courage ,Tâcher de notre part à repousser l’orage.
Tu t’es fait des amis, je sais des mécontents;
Le peuple est ébranlé, ne perdons point de temps :L’honneur te le commande, et l’amour t’y convie.
MARTIAN.
Pour otage en ses mains ce tigre a votre vie ;
Et je n’oserai rien qu’avec un juste effroiQu’il ne venge sur vous ce qu’il craindra de moi '.
PULCHÉRIE.
N’importe ; à tout oser le péril doit contraindre.
Il ne faut craindre rien quand on a tout à craindre a .Allons examiner pour ce coup généreuxLesmoyenslespluspromptset les moins dangereux 3 .
ACTE SECOND.
SCÈNE PREMIÈRE.
LÉONTINE, EUDOXE.
LÉONTINE.
Voilà ce que j’ai craint de son âme enflammée T
EUDOXE.
S’il m’eât caché son sort, U m’aurait mal aimée 5 .
LÉONTINE.
Avec trop d’imprudence il vous Ta révélé.
1 On ne venge point ce qu’on craint, on le prévient, on ré.carte, on le détourne, on s’v oppose : point de bons vers sansle mot propre; il faut l’exactitude delà prose avec la beautédesimages, l'harmonie des syllabes, la hardiesse des tours et l'é-nergie de l’expression; c’est ce qu’on trouve dans plusieursmorceaux de Corneille. (V.)
2 Celte sentence parait quelque chose de contradictoire; elleest cependant au fond d’une très-grande vérité; elle signifiequ’il faut tout hasarder, quand tous les partis sont égalementdangereux. Il eût fallu, je crois, éviter le jeu de mots et l’an-tithèse , qui reviennent trop souvent. (V.)
3 Pulchérie va donc conspirer de son côté. On a donc lieud’être surpris qu’elle ne soit pas dans le secret, puisque la hilede Maurice doit avoir du pouvoir sur le peuple, et mettre ungrand poids dans la balance; mais il faut se livrer à l’intrigueet aux ressorts que l’auteur a choisis. (V.)
4 Le spectateur ne peut savoir d’abord que c’est Léontine quiparle, et que c’est celte même Léontine, autrefois gouvernanted’Héraclius et de Martian; il serait peut-être mieux qu’on enfût informé d’abord. Il faut que tous ceux qui assistent à unepièce de théâtre connaissent tout d’un coup les personnages quise présentent, excepté ceux dont l’intérêt est de cacher leurnom. (Y.)
5 Qui? de qui parle-t-elle? c’est une énigme. Mal aimée , ex-pression trop triviale. (Y.)