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HERACLIUS, ACTE II, SCENE II.
Je ne laisserai point mon ouvrage imparfait,
Et bientôt mes desseins auront leur plein effet.
Je punirai Phocas, je vengerai Maurice ;
Mais aucun n’aura part à ce grand sacrifice :
J’en veux toute la gloire, et vous me la devez.
Vous régnerez par moi, si par moi vous vivez.Laissez entre mes mains mûrir vos destinées,
Et ne hasardez point le fruit de vingt années.
EUDOXE.
Seigneur, si votre amour peut écouter mes pleurs 1 ,Ne vous exposez point au dernier des malheurs.
La mort de ce tyran, quoique trop légitime,
Aura dedans vos mains l’image d’un grand crime 2 :Le peuple pour miracle osera maintenirQue le ciel par son fils l’aura voulu punir;
Et sa haine obstinée après cette chimèreVous croira parricide en vengeant votre père ;
La vérité n’aura ni le nom ni l’effet
Que d’un adroit mensonge à couvrir ce forfait;
Et d’une telle erreur l’ombre sera trop noirePour ne pas obscurcir l’éclat de votre gloire.
Je sais bien que l’ardeur de venger vos parents...
HERACLIUS.
Vous en êtes aussi, madame, et je me rends 3 * ;
Je n’examine rien, et n’ai pas la puissanceDe combattre l’amour et la reconnaissance ;
Le secret est à vous, et je serais ingrat
1 On écoute des soupirs, on n’écoute point des pleurs, on lesvoit. (V.)
2 Dernier des malheurs est faible. Trop légitime; ce tropest de trop. Dedans vos mains; il faut dans. (Y.)
3 Fous en êtes aussi; c’est une de ces expressions de comé-
die qu’on est obligé de relever si souvent, mais en ajoutant tou-
jours que c'était le défaut du temps. Si cette expression n’est pas
élevée, le fond du discours d’Héraclius ne l’est pas davantage :
il ne prend aucune mesure, et ne dit rien de grand ; il se borneà ne pas faire éclat d’un secret , sans le congé de sa gouver-nante. Son compliment aux yeux tout divins d’Eudoxe, laprotestation qu’il n’aspire au trône que par la seule soif d’enfaire part à Eudoxe, sont une froide galanterie, telle que cellede César avec Cléopâtre. Ce n’esl pas là une passion tragique ;c’est parler d’amour comme on en parlait dans la simple comé-
die, et d’une manière moins élégante, moins line qu’aujour-d’hui. Corneille a mis de l’amour dans toutes ses pièces ; maison a déjà remarqué que cet amour n’a jamais été intéressantque dans le Cid, et attachant que dans Polyeuete : c’est detous les sentiments le plus froid et le plus petit, quand il n’estpas le plus violent. Je ne sais si on peut citer l’opinion de Rous-seau comme une autorité ; il a fait de si mauvaises comédies,que son sentiment, en fait de tragédies, peut n’avoir point depoids ; mais, quoiqu’il n’ait rien fait de bon pour le lliéàlre, etqu’il soit inégal dans ses autres ouvrages, il avait un goût très-cultivé. Voici ce qu’il dit dans sa lettre au comédien Riccoboni :« Que les effets de l’amour soient tragiques comme dans Her-« mione et dans Phèdre, qu’on le représente-accompagné du« trouble, des inquiétudes, et des violentes agitations qui en« font le caractère; en un mot, que les iiéros soient amoureux,« et non pas des discoureurs d’amour, comme dans les pièces« du grand Corneille cl dans celles de son frère. » (V.)
Si sans votre congé j’osais en faire éclat,
Puisque, sans votre aveu, toute mon aventurePasserait pour un songe ou pour une imposture.
Je dirai plus : l’empire est plus à vous qu’à moi,Puisqu’à Léonce mort tout entier je le tloi ;
C’est le prix de son sang, c’est pour y satisfaire 1Que je rends à la sœur ce que je tiens du frère :
Non que pour m’acquitter par cette élection 2Mon devoir ait forcé mon inclination ;
11 présenta mon cœur aux yeux qui le charmèrent ;
Il prépara mon âme aux feux qu’ils allumèrent ;
Et ces yeux tout divins, par un soudain pouvoir,Achevèrent sur moi l’effet de ce devoir 3 .
Oui, mon cœur, chère Eudoxe, à ce trône n’aspireQue pour vous voir bientôt maîtresse de l’empire.
Je ne me suis voulu jeter dans le hasard 4Que par la seule soif de vous en faire part 5 ;
C’était là tout mon but. Pout éviter l’incesteJe n’ai qu’à m’éloigner de ce climat funeste;
Mais si je me dérobe au rang qui vous est dû 6 * ,
Ce sera par moi seul que vous l’aurez perdu ;
Seul je vous ôterai ce que je dois vous rendre.Disposez des moyens et du temps de le prendre i.Quandvousvoudrezrégner,faites-m’en possesseur 8 :Mais, comme enfin j’ai lieu decraindrepourmasœur,Tirez-la dans ce jour de ce péril extrême,
Ou demain je ne prends conseil que de moi-même.
LÉONTINE.
Reposez-vous sur moi, seigneur, de tout son sort,
Et n’en appréhendez ni l’hymen ni la mort 9.
1 On ne satisfait point au prix d’un sang. (Y.)
2 Le mot d'élection n’est nullement le mot propre, et Héra-clius ne peut mettre en doute qu’il n’ait eu de l’inclination pourEudoxe, puisqu’il l’aime depuis longtemps. (V.)
3 Des yeux divins qui achèvent l’effet d’un devoir sur quel-qu’un , sont une étrange façon de parler. (V.)
4 On se jette dans le péril, et non dans le hasard. (Y.)
5 Tout cela est trop mal écrit. (V.)
6 Yoltaire, peu soigneux dans le choix des éditions qui ontservi de base à son commentaire, a lu ainsi ce vers :
Mais si je me dérobe au sang qui vous est dû,
et l’a accompagné de cette note injurieuse : « Que veut dire ce« vers obscur? est-ce son sang? est-ce celui de Phocas? com-« ment aura-t-elle perdu ce sang? Qu’elles expressions louches,« fausses, inintelligibles! Il semble que Corneille ait, après ses« succès, méprisé assez le public pour ne jamais soigner son« style, et pour croire que la postérité lui passerait ses fautes« innombrables. »
7 II lui parle de prendre ce qu’il lui doit rendre. (V.)
8 Faites-moi possesseur de ce que je dois vous rendre ,quand vous pourrez le prendre. Tout cela est bien loin de lanoblesse et de l’élégance que le style tragique demande. (V.)
9 N'appréhendez ni l'hymen ni la, mort de tout son sort :on ne peut écrire plus barbarement. (Y.)