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HÉRACLIUS, ACTE II, SCÈNE IV.
SCÈNE III.
LÉONTINE, EUDOXE.
LÉONTINE.
Ce n’est plus avec vous qu’il faut que je déguise ;
A ne vous rien cacher son amour m’autorise :
Vous saurez les desseins de tout ce que j’ai fait 1 ,
Et pourrez me servir à presser leur effet.
Notre vrai Martian adore la princesse :
Animons toutes deux l’amant pour la maîtresse ;Faisons que son amour nous venge de Phocas 2 ,
Et de son propre fds arme pour nous le bras.
Si j’ai pris soin de lui, si je l’ai laissé vivre,
Si je perdis Léonce, et ne le fis pas suivre,
Ce fut sur l’espoir seul qu’un jour, pour s’agrandir,A ma pleine vengeance il pourrait s’enhardir.
Je ne l’ai conservé que pour ce parricide.
EUDOXE.
Ah! madame!
LÉONTINE.
Ce mot déjà vous intimide !
C’est à de telles mains qu’il nous faut recourir ;C’est par là qu’un tyran est digne de périr ;
Et le courroux du ciel, pour en purger la terre,Nous doit un parricide au refus du tonnerre.C’est à nous qu’il remet de l’y précipiter :Phocas le commettra s’il le peut éviter ;
Et nous immolerons au sang de votre frèreLe père par le fds, ou le fds par le père.
' Cela n’est pas français; il faut les raisons, ou apprenezmes desseins et tout ce que j’ai fait. (Y.)
2 II paraît que Léontine n’a pris aucune mesure : elle a uneespérance vague qu’un jour Martian, se croyant Héraclius,pourra tuer son propre père Phocas ; mais elle n’est sûre derien : elle se repait de l’idée d’un parricide, à quoi Eudoxes’oppose très-raisonnablement. D’ailleurs Léontine n’a qu’unintérêt éloigné à toute cette intrigue. Il n’est guère dans la na-ture qu’elle ait élevé Martian pour tuer un jour son père ; on nemédite pas un parricide de si loin. Aujourd’hui qu’il s’agit defaire régner Héraclius, il n’importe par quelles mains Phocaspérisse. Un parricide n’est ici qu’une horreur inutile : à peineest- il question de ce parricide dans la pièce. La fable a imaginéde telles atrocités dans la famille d’Atrée ; mais ce sont les per-sonnages de cette famille qui les commettent eux-mêmes, em-portés par la fureur de leur vengeance. Quand ils commettentces parricides, quand Atrée fait manger à Thyeste ses propresenfants, c’est dans l’excès de l’emportement qu'inspire un ou-trage récent. Atrée ne médite pas sa vengeance vingt ans; celaserait froid et ridicule. Ici, c’est une gouvernanted’enfants qui,sans aucun intérêt personnel, a livré son propre fils à la mort,il y a vingt ans, dans l’espérance que Martian, substitué à cefils, tuerait dans vingt ans son père Phocas; cela n’est guèredans l’ordre des choses possibles. Remarquons surtout que lesutrocités font effet au théâtre quand la passion les excuse,quand celui qui va tuer quelqu’un a des remords, quand cettesituation produit de grands mouvements. C’est ici tout le con-traire. Il n’y a point de lecteur qui ne fasse aisément toutesces réflexions; mais, au théâtre, le spectateur, occupé de l’in-trigue, s’attache peu à démêler ces défauts, qui sont sensibles àla lecture. (V.)
L’ordre est digne de nous ; le crime est digne d’eux :Sauvons Héraclius au péril de tous deux.
EUDOXE.
Je sais qu’un parricide est digne d’un tel père ;
Mais faut-il qu’un tel fils soit en péril d’en faire 1 ?
Et sachant sa vertu, pouvez-vous justementAbuser jusque-là de son aveuglement?
LÉONTINE.
Dans le fils d’un tyran l’odieuse naissanceMérite que l’erreur arrache l’innocence 2 ,
Et que, de quelque éclat qu’il se soit revêtu,
Un crime qu’il ignore en souille la vertu 3 .
SCÈNE IV.
LÉONTINE, EUDOXE, un page.
LE PAGE.
Exupère, madame, est là qui vous demande A
LÉONTINE.
Exupère! à ce nom que ma surprise est grande !
Qu’il entre. A quel dessein vient-il parler à moi 5 ,Lui que je ne vois point, qu’à peine je connoi 6 ?
Dans l’âme il hait Phocas, qui s’immola son père;
Et sa venue ici cache quelque mystère.
Je vous l’ai déjà dit, votre langue nous perd 7.
1 U semble qu’il soit en péril de faire des fils ; cela se rapporteà parricide : mais faire un parricide ne se dit pas ; on dit com-mettre un parricide, faire un crime. (V.)
2 La pensée n’est pas exprimée. La naissance ne mérite nine démérite. 11 veut dire : le fils d’un tyran ne mérite pas d'êtrevertueux ; et encore cela n’est pas vrai. Toutes ces pensées sub-tiles, obscurément exprimées, choquent les premières lois del’art d’écrire, qui sont le naturel et la clarté. (V.)
3 La vertu de l’innocence ! Ces derniers vers sont vicieux ; ondit bien la vertu de la tempérance, de la modération, parce quece sont des espèces de vertu: l’innocence est l’exclusion de tousles vices, et non une vertu particulière. (V.)
4 On sent assez que cet est là est un terme de domestique quidoit être banni de la tragédie. Ce page ne parait plus aujour-d’hui. On ne connaissait point alors les pages. (V.)
5 Parler à moi ne se dit point; il faut, me parler. On peutdire en reproche : parlez à moi, oubliez-vous que vous parlezà moi? (V.)
6 On prononce je connais; et, du temps meme do Corneille,cette diphthongue oi était toujours prononcée ai dans tous lesimparfaits, j* aurais, je ferais; auparavant on la prononçaitcomme toi, soi, loi. Connai pour connais est une libertéqu’ont toujours eue les poètes, et qu’ils ont conservée : il leurest permis d’ôter ou de conserver cette s à la lin du verbe, àla première personne du présent; ainsi on met '.je di, pourje dis; je fai, pour je fais ; j* averti, pour j'avertis ; je vai,pour^'e vais.
.Je vous en averti ,
Et, sans compter sur moi, prenez votre parti.
Racine. (V.)
7 II est intolérable que cette Léontine reproche toujours à salille, en termes si bas et si comiques, une indiscrétion qu’Eu-doxe n’a point commise : ces reproches sont d’autant plus malplacés, que les discours et les actions de Léontine ne produi-sent rien. (V.)