Band 
Tome premier.
Seite
552
JPEG-Download
 

552 HERACLIUS, ACTE II, SCÈNE VI.

Que, par vos grands exploits, votre rare vaillancePût faire à l’univers croire votre naissance,

Et qu’une occasion pareille à ce grand bruitNous pût de son aveu promettre quelque fruit 1 ;Car, comme j’ignorais que notre grand monarque 2En eût pu rien savoir, ou laisser quelque marque,

Je doutais qu’un secret, n’étant su que de moi,

Sous un tyran si craint pût trouver quelque foi.

EXUPÈRE.

Comme sa cruauté, pour mieux gêner Maurice,

Le forçait de ses fils à voir le sacrifice 3 ,

Ce prince vit l’échange, et fallait empêcher ;

Mais l’acier des bourreaux fut plus prompt à tran-La mort de votre fils arrêta cette envie, [cher :Et prévint d’uu moment le refus de sa vie ■'<.

Maurice, à quelque espoir se laissant lors flatter 5 ,

1 Rien n’est plus obscur que ces vers. Qu’est-ce qu’une occa-sion pareille à un bruit qui peut promettre quelque fruit d’unaveu?l’aveu de qui? l’aveu de quoi? Ne cessons de dire, pourl’instruction des jeunes gens, que la première loi est d’êtreclair. (V.)

2 II n’est pas permis d’écrire avec cette négligence en prose,à plus forte raison en vers.

.Notre grand monarque

En eut pu rien savoir, ou laisser quelque marque....

Quel style! il veut dire : J’ignorais que Maurice avait pulaisser quelque marque à laquelle on pût reconnaître sonfils. (V.)

3 Forcer un père à voir égorger ses enfants, est-ce là simple-ment le gêner? n’est-ce pas lui faire-souffrir un supplice af-freux? Que le mot propre est rare! mais qu’il est nécessaire!Martian, qui s’est toujours cru fils de cette femme, et qui sevoit en un instant lits de l’empereur Maurice, demeure mue!dans une telle conjoncture; ce qui n’est ni vraisemblable, nithéâtral. Jusqu’ici ni Héraclius ni Martian n’out été que deuxinstruments dont on ne sait pas encore comment on se ser-vira. Martian laisse parler Exupère. Mais comment eet Exupèrene lui a-t-il pas parlé plus tôt? est-il possible qu’ayant eu ce bil-let naguère de son citer parent, il ne l’ait pas porté sur-le-champ à Martian ou à I-éonce ? il a conspiré, dit-il, sans enavertir celui pour lequel il conspire ! il aagiprécisémentcommeLéontine; il avoulu tout faire par lui-même. Léontine et Exu-père , sans se donner le mot, ont traité les deux princes commedes écoliers : mais cet Exupère est l'ami de Léonce, c’est-à-direde Martian, cru Léonce; comment Léontine a-t-elle pu direqu’elle ne le connaît pas? Il y a bien plus : cet Exupère possèdece billet important par lequel une partie du secret de Léontineest révélée, et il s’est mis à la tète d’une conspiration sans enparler à cette Léontine, qui s’est chargée de tout, qui se vantetoujours d’étre maîtresse de tout. Aucune de ces circonstancesn’est croyable; tout pavait amené de lamanière la plus forcée.Comment Maurice allait-il empêcher l’échange? Ajoutez quefut plus prompt à trancher n’est pas français; il faut un ré-gime à trancher: ce n’est pas un verbe neutre. (V.)

4 Que veut dire te refus de sa vie ? à quoi se rapporte sa vie ?qu'est-ce que la mort qui arrête une envie? cela n’est ni élé-gant, ni français, ni clair. (V.)

5 Se laissant lors flatter à un espoir n’est pas français ;mais si cette faute se trouvait dans, une belle tirade, elle seraità peine une faute. C’est ta quantité de ces expressions vicieusesqui révolte. (V.)

S’en ouvrit à Félix, qui vint le visiter r ,

Et trouva les moyens de lui donner ce gageQui vous en pût un jour rendre un plein témoignage.Félix est mort, madame, et naguère en mourantIl remit ce dépôt à son plus cher parent ;

Et m’ayant tout conté : « Tiens, dit-il, Exupère,

« Sers ton prince, et venge ton père. »

Armé d’un tel secret, seigneur, j’ai voulu voirCombien parmi le peuple il aurait de pouvoir a .

J’ai fait semer ce bruit sans vous faire connaître ;

Et, voyant tous lescœurs vous souhaiter pour maître,J’ai ligué du tyran les secrets ennemis,

Mais sans leur découvrir plus qu’il ne m’est permis.Ils aiment votre nom, sans savoir davantage ;

Et cette seule joie anime leur courage,

Sans qu’autres que les deux qui vous parlaient là-bas 3De tout ce qu’elle a fait sachent plus que Phocas.Vous venez de savoir ce qug vous vouliez d’elle ;

C’est à vous de répondre à son généreux zèle.

Le peuple est mutiné, nos amis assemblés,

Le tyran effrayé, ses confidents troublés.

Donnez l’aveu du prince à sa mort qu’on apprête,

Et ne dédaignez pas d’ordonner de sa tête.

MARTIAN.

Surpris des nouveautés d’un tel événement 4 ,

Je demeure à vos yeux muet d’étonnement 5 .

Je sais ce que je dois, madame , au grand serviceDont vous avez sauvé l’héritier de Maurice 6 .

Je croyais, comme fils, devoir tout à vos soins,

Et je vous dois bien plus lorsque je vous suis moins ;Mais, pour vous expliquer toute ma gratitude,

Mon âme a trop de trouble et trop d’inquiétude.

1 Quel était ce Félix? comment put-il visiter Maurice, quePhocas tenait au milieu des bourreaux, et qui fut tué sur lecorps de ces enfants? Venir visiter, expression de comé-die. (V.)

3 Quoi! cet Exupère a agi de son chef, sans consulter per-sonne? son premier devoir n’était-il pas d’avertir celui qu’ilcroit Héraclius, et de parler à Léontine? Va-t-on ainsi soule-ver le peuple, sans que celui en faveur duquel on le soulève enailIamoindreconnaissance?ya-t-ilunseul exemple dans l'his-toire d’une conduite pareille? tout cela n’est-il pas forcé? Onpermet un peu d’invraisemblance, quand il en résulte de beauxcoups de théâtre et des morceaux pathétiques; mais la con-duite d’Exupère ne produit que de l’embarras. Ce n’est pasassez qu’une pièce soit intriguée, elle doit l’être tragiquement.Ici Léontine ne fait qu’embrouiller une énigme qu’elle donne àdeviner. (V.)

3 On ne sait point qui sont ces deux qui parlaient là-bas, etqui n’en savaient pas plus que Phocas. Sans qu’autres que lesdeux, mots durs à l’oreille, cacophonie inadmissible dans lestyle le plus commun. (V.)

4 .Des nouveautés : ce n’est pas le mot propre ; il fallait de lanouveauté ; cette expressiou eût encore été trop faible. (V.)

5 II faut éviter cette petite méprise, et ne pas dire qu’on estmuet, quand on parle; il pouvait dire : j’ai resté jusqu’icimuet d’étonnement. (V.)

I 6 Cela n’est pas français, c’est un barbarisme. (V.)